
Publication de Georges Glon du déc 6, 2011 dans
Les gloseries
Tournée générale !
Vingt-sept ans que je rêvais de hurler ça à tue-tête. Vendredi, j’ai franchi le cap. Et j’en ai encore les ventricules qui papillotent.
La tournée générale, c’est l’acte de camaraderie virile par excellence. Immédiatement salué par une salve de grandes tapes dans le dos et de beuglements bestiaux sur fond de tintements de verres entrechoqués. Rien de tel pour recréer du lien social, en ce monde pétri d’individualisme et d’autisme informatique.
La tournée générale, c’est aussi un tout petit acte de mutinerie, bien circonscrit dans l’espace et dans le temps, contre l’esprit de corps dans les tavernes bruxelloises. Et en plus, ça remplit les coffres de l’Etat. Je ne suis pas peu fier de moi.
J’ai, néanmoins, deux regrets.
Le premier, c’est qu’on ait supprimé les bourses. J’aurais bien voulu jeter une bourse en cuir remplie de pièces d’or sur le comptoir en criant « tournée générale ! ». Elle aurait suivi un délicat arc de cercle, avant de s’affaler sur le zinc dans un joli tintement lourd. A défaut de bourse, j’ai lancé une carte de banque, mais ça n’a pas du tout eu le même effet et la serveuse m’a enjoint de la ramasser tout de suite sur un ton sans réplique. Les femmes ne comprennent rien à la logique révolutionnaire sous-jacente aux tournées générales.
Mon deuxième regret, c’est d’avoir choisi le Belga pour crier « tournée générale ! ». Le Belga compte une bonne centaines de places assises, sans compter la terrasse. Ajoutez les gens debout, les fumeurs congelés à l’extérieur et les badauds rameutés par les pleurs de joie, et vous atteindrez rapidement le nombre rondement sinistre de 150 personnes, à vue de nez. 150 personnes que j’ai dû rincer à l’oeil, pour alimenter l’esprit subversif qui couvait sous le paquebot Flagey en cette journée de mobilisation générale.
Mais au diable l’avarice, si la liberté est à ce prix.
Comme toute expérience de vie, ma première tournée générale m’a donné à réfléchir sur notre lot commun à nous, les humains [1]. Je retiendrai deux leçons de vie fondamentales, que je vous livre généreusement, une fois n’est pas coutume.
D’abord, la providence offre toujours une main secourable à celui qui accomplit une belle et bonne action. C’est donc sans surprise, quoique avec une joie sincère, que j’ai découvert que la carte Visa que j’avais utilisée pour désaltérer les camarades n’était pas la mienne, mais celle de Basile, dont je suis sûr qu’il partage mon engagement social et qu’il ne lit jamais ses décomptes bancaires, deux qualités rares et enviables qui balaient mes remords naissants.
Ensuite, les gens raffolent de la gratuité. J’ai vu un jeune homme avec un col de chemise très net engloutir son picon-bière d’un coup sec pour profiter de ma générosité. Une dame on ne peut plus respectable a délaissé son thé vert pour commander à mon compte un punch flanqué d’une cerise confite empalée sur un mini-parasol chinois, toute langue dehors. Un gros monsieur chauve et probablement irlandais a abandonné sa bière encore pleine pour en commander une autre, rigoureusement identique. Tous se bousculaient au bar, un sourire avide aux lèvres. Les bouches se tendaient, obscènes, pour saisir les pailles, les mains tremblaient en guettant les verres, les langues claquaient en attendant leur dû et de petits bruits de succion montaient de partout, comme dans une cantine de home. Il y avait dans cette ruée une telle sauvagerie qu’à un moment, j’ai craint qu’à défaut d’être immédiatement contentés, mes invités me bussent, me slurpassent ou me suçassent moi-même. C’est à la pratique bisannuelle du yoga que je dois d’être resté stoïque et d’avoir poursuivi, au péril de ma vie, l’observation méthodique du phénomène fascinant qui se déroulait sous mes yeux.
Car l’économie réalisée ne suffisait pas à expliquer l’élan de mes compagnons. C’est la conscience d’accéder, par le truchement d’un viatique alcoolisé consommé en communion, à une conscience sociale plus élevée, quoique plus floue, qui animait la foule d’une ferveur presque mystique. Septante-deux heures plus tard, j’en ai toujours les larmes aux yeux.
Entre mille et une scènes d’effusions spontanées qui ont eu lieu ce soir-là , j’en retiendrai une qui m’a particulièrement ému. Alors que j’adressais des sourires niais à une charmante demoiselle dont la frange inégale chatouillait coquettement des sourcils bruts et voluptueux, j’ai été happé par le gros monsieur chauve et décidément irlandais. Il m’a serré dans ses pattes mal léchées, en proclamant l’union éternelle entre l’Irlande et la Belgique. J’ignore si ce monsieur était habilité à représenter son pays. En tout cas, il mériterait d’être diplomate : alors qu’on se connaissait à peine, il m’a invité à séjourner chez lui, et chez n’importe lequel de ses compatriotes, pour toute la durée des vacances de Noël. De mon côté, je n’ai pas démérité : j’ai promis à l’Irlande un transfert de technique brassicole, pour les arracher à la triste platitude de leurs crus nationaux. Nous nous sommes quittés bons camarades, ravis d’avoir restauré un petit peu de lien international en ces temps de repli communautariste aux relents eurosceptiques.
J’espère que d’autres suivront mon exemple.
Qu’ils me fassent savoir par avance l’heure et l’endroit : Killian et moi, nous serons les piliers indéfectibles de leur engagement, ici ou à Dublin.
[1] J’aborderai le lot des bêtes dans une prochaine contribution, après les fêtes de fin d’années. Je refuse de me documenter sur la conscience animale juste avant de déguster ma dose annuelle de foie gras poêlé.
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Publication de Georges Glon du oct 10, 2011 dans
Les gloseries
On a failli régionaliser le Code de la Route.
Hélas, une fois de plus, on s’est contenté d’une demi-mesure, à cause des simagrées de quelques activistes belgicains qui ont tué dans l’œuf ce projet ambitieux et visionnaire.
Quelle tristesse.
Notez qu’à bien y réfléchir, la proposition manquait d’audace. Le Code de la Route devrait devenir une compétence communale, pour s’adapter aux spécificités topographiques et aux conditions de trafic locales.
Par exemple, en haut de chez moi, il y a un semi-cul-de-sac. En apparence, c’est un cul-de-sac, mais au tout dernier moment, une petite ruelle file brusquement vers la droite comme un Ă©lecteur centriste déçu. Aucun panneau ne signale cette salutaire Ă©chappatoire, ni la soudainetĂ© du virage, qui totalise non moins de 90 degrĂ©s. Des conducteurs font demi-tour parce qu’ils se croient pris au piège, mais comme la rue est Ă sens unique, ils se chamaillent avec les conducteurs suivants Ă grands renforts d’avertisseurs, ce qui a le don d’augmenter mon sentiment innĂ© d’angoisse matinale. Quant aux camions, ils se heurtent Ă un virage Ă angle droit radicalement impraticable pour un semi-remorque, sous les yeux des clients d’un snack-durum-pita qui les observent d’un air goguenard. Les routiers les plus Ă©motifs croient avoir affaire Ă une bande de naufrageurs et manoeuvrent prĂ©cipitamment pour s’échapper. C’est alors le bip bip lancinant de leur marche arrière qui alimente mon anxiĂ©tĂ© en me rappelant mon premier Ă©lectroencĂ©phalogramme.
Bref, c’est le chaos.
Depuis deux ans, j’envoie à l’administration l’ébauche d’un nouveau panneau, qui permettrait de résoudre définitivement le problème. Sans vouloir me vanter, les qualités esthétiques de mon croquis feraient pâlir d’envie jusqu’au concepteur du panneau S35. Je me suis basé sur un banal panneau F45, mais j’ai barré le cul-de-sac, en pointillés pour montrer que ce n’est pas vraiment un cul-de-sac même si a en a tout l’air, et j’ai ajouté une petite barre vert espoir qui mène à une autre barre blanc cassé plus large, chevauchée par un couple de licornes stylisées, crinières au vent, la corne délicatement torsadée, en pleine ruade, pour symboliser le retour à la liberté. On m’a répondu qu’il n’y avait pas suffisamment de lieux semblables à travers le pays pour justifier l’introduction d’un nouveau panneau dans le Code de la Route. J’ai précisé qu’il ne fallait pas prendre mes licornes au pied du trait, mais mon courrier est resté lettre morte. Depuis, la situation ne fait qu’empirer, dans l’indifférence générale.
Et ce n’est pas tout.
Devant chez moi, il y a fréquemment des apparitions de gros hamsters ou de tout petits chiens au beau milieu de la chaussée [1]. Comme si le macadam générait spontanément des hamsters ou de tout petits chiens. Soucieux de participer à la sécurisation de la voirie, j’ai aussitôt demandé qu’on installât un panneau mettant en garde les usagers. Mais figurez-vous qu’il n’existe aucun panneau adapté. Il y en a pour les biches, les vaches, les piétons et les cyclistes mâles, les écoliers accompagnés et les grenouilles (uniquement en saison), mais pas pour les gros hamsters ou les tout petits chiens. Résultat : l’hécatombe se poursuit. La semaine dernière, j’en ai encore concassé deux. Si le Code de la Route était communal, ces drames auraient pu être évités et la fille de mon voisin de gauche ne passerait pas son temps à déposer des menaces de mort et les étrons de son nouveau bouvier dans ma boîte aux lettres.
Décidément, à tous ces problèmes, il faut une réponse locale, adaptée aux réalités du terrain. A une époque où la souplesse, l’adaptabilité et la spécialisation occupent le haut du podium des indicateurs de performance, un Code de la Route national, ou même régional, ne se justifie plus.
Ce qui nous conduit naturellement à reconsidérer d’autres règles à prétention nationale, voire universelle.
Les Droits de l’Homme, par exemple.
Les Droits de l’Homme gagneraient beaucoup à être communalisés.
Tout le monde sait que l’Homme de Sint-Martens-Latem est radicalement différent de celui de Farciennes. Le premier est blond et blanc, grand, entrepreneur, riche, vêtu à la dernière mode, il parle le flamand et tout plein d’autres langues, il mange tôt dans un silence pesant et vit dans une villa entourée d’un jardin à l’herbe rase ceint d’une haie de buis militairement taillée, sise entre une pépinière et un terrain de golf et protégée des intrusions par une grille monumentale en acier trempé. Le second est noir de jais et bronzé, courtaud, chômeur, pauvre, mal fagoté, il parle l’italien et le français, il mange tard dans un brouhaha assourdissant et vit dans une maison ouvrière coincée entre deux autres maisons rigoureusement identiques, n’étaient la boîte aux lettres et l’inscription sur la sonnette dont l’encre fatiguée dégouline le long de l’étiquette à la manière d’un titre de film d’épouvante de série z.
Pourquoi donc donner à ces deux hommes les mêmes droits, quand ils n’ont pas les mêmes besoins ?
Par exemple, l’Homme de Sint-Martens-Latem n’a que faire du droit à la liberté d’association, puisqu’il a atteint un stade de développement humain qui aboutit nécessairement à un paisible individualisme, périodiquement étendu à la famille cellulaire composée d’un conjoint et de 1,6 enfant, le cadet ayant perdu une jambe lors d’un accident de bobsleigh. Quant à l’Homme de Farciennes, qu’a-t-il à faire du respect de sa vie privée, lui dont la famille nombreuse et multigénérationnelle s’entasse au petit bonheur superposé tout au long de ses 200 m² habitables, en toute promiscuité, et qui ne jure que par la camaraderie ?
Rien.
Chacun d’eux aspire, fût-ce inconsciemment, à des Droits de l’Homme mieux adaptés à ses conditions de vie.
Citoyens responsables, unissons-nous pour mieux scinder. Ne laissons pas le vent roboratif de réformes institutionnelles qui souffle sur notre beau pays s’éteindre comme un feu de paille. Communalisons les Droits de l’Homme, le système métrique et les températures, les tables de multiplication et l’alphabet, la monnaie et le solfège, les codes de navigation fluviale, aérienne et spatiale, le droit de la guerre, l’écriture Braille, les standards Unicode, les codes barre et les timbres postaux !
Une nouvelle ère de liberté et d’innovation s’ouvre à nous : Jette pourra instaurer la conduite à gauche, Dendermonde pourra frapper des pièces de 7 centimes et supprimer la clef de fa, Spy pourra troquer les degrés Celsius contre les degrés Fahrenheit pour doper le tourisme en donnant l’impression qu’il y fait toujours plus chaud.
Nous vivons un moment historique.
Faisons en sorte que dans plusieurs années, on reparle avec émoi de cet automne belge.
[1] Je n’ai jamais pu vérifier s’il s’agissait de gros hamsters ou de tout petits chiens parce qu’en cas d’impact, je continue ma route jusqu’à ce qu’ils se détachent du pneu, sinon il faut racler les rainures pendant des heures.
On a failli régionaliser le Code de la Route.
Hélas, une fois de plus, on s’est contenté d’une demi-mesure, à cause des simagrées de quelques activistes belgicains qui ont tué dans l’œuf ce projet ambitieux et visionnaire.
Quelle tristesse.
Notez qu’à bien y réfléchir, ce projet manquait d’audace. Le Code de la Route devrait devenir une compétence communale, pour s’adapter aux spécificités topographiques et aux conditions de trafic locales.
Par exemple, en haut de chez moi, il y a un semi-cul-de-sac. En apparence, c’est un cul-de-sac, mais au tout dernier moment, une petite ruelle file brusquement vers la droite comme un électeur centriste déçu. Aucun panneau ne signale cette salutaire échappatoire, ni la soudaineté du virage, qui totalise non moins de 90 degrés. Des conducteurs font demi-tour parce qu’ils se croient pris au piège, mais comme la rue est à sens unique, ils se chamaillent avec les conducteurs suivants, à grands renforts d’avertisseurs, ce qui a le don d’augmenter mon sentiment inné d’angoisse matinale. Quant aux camions, ils se heurtent à un virage à angle droit radicalement impraticable pour un semi-remorque, sous les yeux des clients d’un snack-durum-pita qui les observent d’un air goguenard. Les routiers les plus émotifs croient avoir affaire à une bande de naufrageurs et manoeuvrent précipitamment pour s’échapper, et c’est alors le bip bip lancinant de leur marche arrière qui alimente mon anxiété en me rappelant mon premier électroencéphalogramme.
Bref, en haut de ma rue, c’est le chaos.
Depuis deux ans, j’envoie à l’administration l’ébauche d’un nouveau panneau, qui permettrait de résoudre définitivement le problème. Sans vouloir me vanter, les qualités esthétiques de mon croquis feraient pâlir d’envie jusqu’au concepteur du panneau S35. Je me suis basé sur un banal panneau F45, mais j’ai barré le cul-de-sac, en pointillés pour montrer que ce n’est pas vraiment un cul-de-sac même si a en a tout l’air, et j’ai ajouté une petite barre vert espoir qui mène à une autre barre blanc cassé plus large, chevauchée par un couple de licornes stylisées, crinières au vent, la corne délicatement torsadée, le mâle en pleine ruade, pour symboliser le retour à la liberté. On m’a répondu qu’il n’y avait pas suffisamment de lieux semblables à travers le pays pour justifier l’introduction d’un nouveau panneau dans le Code de la Route. J’ai précisé qu’il ne fallait pas prendre mes licornes au pied du trait, mais mon courrier est resté lettre morte. Depuis, la situation ne fait qu’empirer, dans l’indifférence générale.
Et ce n’est pas tout.
Devant chez moi, il y a fréquemment des apparitions de gros hamsters ou de tout petits chiens au beau milieu de la chaussée . Comme si le macadam générait spontanément des hamsters ou de tout petits chiens. Soucieux de participer à la sécurisation de la voirie, j’ai aussitôt demandé qu’on installât un panneau mettant en garde les usagers. Mais figurez-vous qu’il n’existe aucun panneau adapté. Il y en a pour les biches, les vaches, les piétons et les cyclistes mâles, les écoliers accompagnés et les grenouilles (uniquement en saison), mais pas pour les gros hamsters ou les tout petits chiens. Résultat : l’hécatombe se poursuit. La semaine dernière, j’en ai encore concassé deux. Si le Code de la Route était communal, ces drames auraient pu être évités et la fille de mon voisin de gauche ne passerait pas son temps à déposer des menaces de mort et les étrons de son nouveau bouvier dans ma boîte aux lettres.
Un dernier exemple, encore plus Ă©difiant : dans mon quartier, les jeunes ont besoin d’un quad pour se dĂ©penser physiquement et se rendre Ă l’école. Leurs parents, soucieux de la sĂ©curitĂ© de leur progĂ©niture, savent qu’un vĂ©lo ou une motocyclette n’est pas assez stable et optent donc sagement pour le quad. Mais rien n’est fait pour adapter les conditions de circulation, par exemple en interdisant les rues Ă tout ce qui les encombre, provoquant l’agacement bien lĂ©gitime de ces jeunes gens avides de liberté : poussettes, vieilles Ă caddies, piĂ©tons, bicyclettes, voitures, charrettes Ă bras et j’en passe… Et puis on s’étonne qu’il y ait des accidents.
Décidément, à tous ces problèmes, il faut une réponse locale, adaptée aux réalités du terrain.
D’autant que je refuse de payer pour tous ces panneaux qui ne me servent à rien. Par exemple, dans mon quartier, aucune pente n’atteint une déclivité de 10% – raison pour laquelle les jeunes achètent des quads plutôt que des caisses à savon –, d’où l’inutilité patente des panneaux A3, mais aussi F95 et C39, voire même A19 et A 51. Pourtant, on en imprime à tire-larigot, de ces panneaux. Avec mes impôts.
A une époque où la souplesse, l’adaptabilité et la spécialisation occupent le haut du podium des indicateurs de performance, un Code de la Route national, ou même régional, ne se justifie plus. Il faut un Code de la Route communal.
Ce qui nous conduit naturellement à reconsidérer d’autres règles à prétention nationale, voire universelle.
Les Droits de l’Homme, par exemple.
Les Droits de l’Homme gagneraient beaucoup à être communalisé.
Tout le monde sait que l’Homme de Sint-Martens-Latem est radicalement différent de celui de Farciennes. Le premier est blond et blanc, grand, entrepreneur, riche, vêtu à la dernière mode, il parle le flamand et tout plein d’autres langues, il mange tôt dans un silence pesant et vit dans une villa entourée d’un jardin à l’herbe rase ceint d’une haie de buis militairement taillée, sise entre une pépinière et un terrain de golf et protégée des intrusions par une grille monumentale en acier trempé. Le second est noir de jais et bronzé, courtaud, chômeur, pauvre, mal fagoté, il parle l’italien et le français, il mange tard dans un brouhaha assourdissant et vit dans une maison ouvrière coincée entre deux autres maisons rigoureusement identiques, n’étaient la boîte aux lettres et l’inscription sur la sonnette dont l’encre fatiguée dégouline le long de l’étiquette à la manière d’un titre de film d’épouvante de série z.
Pourquoi donc donner à ces deux hommes les mêmes droits, quand ils n’ont pas les mêmes besoins ?
Par exemple, l’Homme de Sint-Martens-Latem n’a que faire du droit à la liberté de réunion et d’association, puisqu’il a atteint un stade de développement humain qui aboutit nécessairement à un paisible individualisme, périodiquement étendu à la famille cellulaire composée d’un conjoint et de 1,6 enfant, le cadet ayant perdu une jambe au cours d’un accident de bobsleigh. Quant à l’Homme de Farciennes, qu’a-t-il à faire du respect de sa vie privée, lui dont la famille nombreuse et multigénérationnelle s’entasse au petit bonheur superposé tout au long de ses 200 m² habitables, en toute promiscuité ?
Rien.
Chacun d’eau aspire à des Droits de l’Homme mieux adaptés à ses conditions de vie.
Citoyens responsables, unissons-nous pour mieux scinder. Ne laissons pas le vent roboratif de réforme institutionnelle qui souffle sur notre beau pays s’éteindre comme un feu de paille. Communalisons les Droits de l’Homme, le système métrique et les températures, les tables de multiplication et l’alphabet, la monnaie et le solfège, les codes de navigation fluviale, aérienne et spatiale, le droit de la guerre, l’écriture Braille, les standards Unicode et la valeur des timbres postaux !
Une nouvelle ère de liberté et d’innovations s’ouvre à nous : Jette pourra instaurer la conduite à gauche, Dendermonde pourra frapper des pièces de 7 centimes et supprimer la clef de fa, Spy pourra troquer
On a failli régionaliser le Code de la Route.
Hélas, une fois de plus, on s’est contenté d’une demi-mesure, à cause des simagrées de quelques activistes belgicains qui ont tué dans l’œuf ce projet ambitieux et visionnaire.
Quelle tristesse.
Notez qu’à bien y réfléchir, ce projet manquait d’audace. Le Code de la Route devrait devenir une compétence communale, pour s’adapter aux spécificités topographiques et aux conditions de trafic locales.
Par exemple, en haut de chez moi, il y a un semi-cul-de-sac. En apparence, c’est un cul-de-sac, mais au tout dernier moment, une petite ruelle file brusquement vers la droite comme un électeur centriste déçu. Aucun panneau ne signale cette salutaire échappatoire, ni la soudaineté du virage, qui totalise non moins de 90 degrés. Des conducteurs font demi-tour parce qu’ils se croient pris au piège, mais comme la rue est à sens unique, ils se chamaillent avec les conducteurs suivants, à grands renforts d’avertisseurs, ce qui a le don d’augmenter mon sentiment inné d’angoisse matinale. Quant aux camions, ils se heurtent à un virage à angle droit radicalement impraticable pour un semi-remorque, sous les yeux des clients d’un snack-durum-pita qui les observent d’un air goguenard. Les routiers les plus émotifs croient avoir affaire à une bande de naufrageurs et manoeuvrent précipitamment pour s’échapper, et c’est alors le bip bip lancinant de leur marche arrière qui alimente mon anxiété en me rappelant mon premier électroencéphalogramme.
Bref, en haut de ma rue, c’est le chaos.
Depuis deux ans, j’envoie à l’administration l’ébauche d’un nouveau panneau, qui permettrait de résoudre définitivement le problème. Sans vouloir me vanter, les qualités esthétiques de mon croquis feraient pâlir d’envie jusqu’au concepteur du panneau S35. Je me suis basé sur un banal panneau F45, mais j’ai barré le cul-de-sac, en pointillés pour montrer que ce n’est pas vraiment un cul-de-sac même si a en a tout l’air, et j’ai ajouté une petite barre vert espoir qui mène à une autre barre blanc cassé plus large, chevauchée par un couple de licornes stylisées, crinières au vent, la corne délicatement torsadée, le mâle en pleine ruade, pour symboliser le retour à la liberté. On m’a répondu qu’il n’y avait pas suffisamment de lieux semblables à travers le pays pour justifier l’introduction d’un nouveau panneau dans le Code de la Route. J’ai précisé qu’il ne fallait pas prendre mes licornes au pied du trait, mais mon courrier est resté lettre morte. Depuis, la situation ne fait qu’empirer, dans l’indifférence générale.
Et ce n’est pas tout.
Devant chez moi, il y a fréquemment des apparitions de gros hamsters ou de tout petits chiens au beau milieu de la chaussée [1]. Comme si le macadam générait spontanément des hamsters ou de tout petits chiens. Soucieux de participer à la sécurisation de la voirie, j’ai aussitôt demandé qu’on installât un panneau mettant en garde les usagers. Mais figurez-vous qu’il n’existe aucun panneau adapté. Il y en a pour les biches, les vaches, les piétons et les cyclistes mâles, les écoliers accompagnés et les grenouilles (uniquement en saison), mais pas pour les gros hamsters ou les tout petits chiens. Résultat : l’hécatombe se poursuit. La semaine dernière, j’en ai encore concassé deux. Si le Code de la Route était communal, ces drames auraient pu être évités et la fille de mon voisin de gauche ne passerait pas son temps à déposer des menaces de mort et les étrons de son nouveau bouvier dans ma boîte aux lettres.
Un dernier exemple, encore plus Ă©difiant : dans mon quartier, les jeunes ont besoin d’un quad pour se dĂ©penser physiquement et se rendre Ă l’école. Leurs parents, soucieux de la sĂ©curitĂ© de leur progĂ©niture, savent qu’un vĂ©lo ou une motocyclette n’est pas assez stable et optent donc sagement pour le quad. Mais rien n’est fait pour adapter les conditions de circulation, par exemple en interdisant les rues Ă tout ce qui les encombre, provoquant l’agacement bien lĂ©gitime de ces jeunes gens avides de liberté : poussettes, vieilles Ă caddies, piĂ©tons, bicyclettes, voitures, charrettes Ă bras et j’en passe… Et puis on s’étonne qu’il y ait des accidents.
Décidément, à tous ces problèmes, il faut une réponse locale, adaptée aux réalités du terrain.
D’autant que je refuse de payer pour tous ces panneaux qui ne me servent à rien. Par exemple, dans mon quartier, aucune pente n’atteint une déclivité de 10% – raison pour laquelle les jeunes achètent des quads plutôt que des caisses à savon –, d’où l’inutilité patente des panneaux A3, mais aussi F95 et C39, voire même A19 et A 51. Pourtant, on en imprime à tire-larigot, de ces panneaux. Avec mes impôts.
A une époque où la souplesse, l’adaptabilité et la spécialisation occupent le haut du podium des indicateurs de performance, un Code de la Route national, ou même régional, ne se justifie plus. Il faut un Code de la Route communal.
Ce qui nous conduit naturellement à reconsidérer d’autres règles à prétention nationale, voire universelle.
Les Droits de l’Homme, par exemple.
Les Droits de l’Homme gagneraient beaucoup à être communalisé.
Tout le monde sait que l’Homme de Sint-Martens-Latem est radicalement différent de celui de Farciennes. Le premier est blond et blanc, grand, entrepreneur, riche, vêtu à la dernière mode, il parle le flamand et tout plein d’autres langues, il mange tôt dans un silence pesant et vit dans une villa entourée d’un jardin à l’herbe rase ceint d’une haie de buis militairement taillée, sise entre une pépinière et un terrain de golf et protégée des intrusions par une grille monumentale en acier trempé. Le second est noir de jais et bronzé, courtaud, chômeur, pauvre, mal fagoté, il parle l’italien et le français, il mange tard dans un brouhaha assourdissant et vit dans une maison ouvrière coincée entre deux autres maisons rigoureusement identiques, n’étaient la boîte aux lettres et l’inscription sur la sonnette dont l’encre fatiguée dégouline le long de l’étiquette à la manière d’un titre de film d’épouvante de série z.
Pourquoi donc donner à ces deux hommes les mêmes droits, quand ils n’ont pas les mêmes besoins ?
Par exemple, l’Homme de Sint-Martens-Latem n’a que faire du droit à la liberté de réunion et d’association, puisqu’il a atteint un stade de développement humain qui aboutit nécessairement à un paisible individualisme, périodiquement étendu à la famille cellulaire composée d’un conjoint et de 1,6 enfant, le cadet ayant perdu une jambe au cours d’un accident de bobsleigh. Quant à l’Homme de Farciennes, qu’a-t-il à faire du respect de sa vie privée, lui dont la famille nombreuse et multigénérationnelle s’entasse au petit bonheur superposé tout au long de ses 200 m² habitables, en toute promiscuité ?
Rien.
Chacun d’eau aspire à des Droits de l’Homme mieux adaptés à ses conditions de vie.
Citoyens responsables, unissons-nous pour mieux scinder. Ne laissons pas le vent roboratif de réforme institutionnelle qui souffle sur notre beau pays s’éteindre comme un feu de paille. Communalisons les Droits de l’Homme, le système métrique et les températures, les tables de multiplication et l’alphabet, la monnaie et le solfège, les codes de navigation fluviale, aérienne et spatiale, le droit de la guerre, l’écriture Braille, les standards Unicode et la valeur des timbres postaux !
Une nouvelle ère de liberté et d’innovations s’ouvre à nous : Jette pourra instaurer la conduite à gauche, Dendermonde pourra frapper des pièces de 7 centimes et supprimer la clef de fa, Spy pourra troquer les degrés Celsius contre les degrés Fahrenheit pour doper le tourisme en donnant l’impression qu’il y fait toujours plus chaud.
Nous vivons un moment historique.
Faisons en sorte que dans plusieurs années, on reparle avec émoi de cet automne belge.
[1] Je n’ai jamais pu vérifier s’il s’agissait de gros hamsters ou de tout petits chiens parce qu’en cas d’impact, je continue ma route jusqu’à ce qu’ils se détachent de ma roue, sinon il faut gratter pendant des heures.
les degrés Celsius contre les degrés Fahrenheit pour doper le tourisme en donnant l’impression qu’il y fait toujours plus chaud.
Nous vivons un moment historique.
Faisons en sorte que dans plusieurs années, on reparle avec émoi de cet automne belge.
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Mots-clefs :Belgique
Publication de Georges Glon du sept 8, 2011 dans
Les gloseries
Je suis retourné dans les bois, là où j’avais surpris une guêpe mutante [1].
Eh bien figurez-vous qu’elle n’y était plus.
On l’avait escamotée.
Mais qui donc est ce « on » – qui pourrait tout aussi bien ĂŞtre un « ils » -, me demanderez-vous, avides de recevoir une rĂ©ponse claire et prĂ©cise, dans un monde oĂą les grandes idĂ©ologies sont entachĂ©es et les appartenances partisanes, fluctuantes ?
Ce sont eux, bien sûr : les militants du Taal Aktie Komitee [2] qui se dévouent régulièrement pour égayer les conseils communaux de Linkebeek en brandissant des banderoles et/ou leurs ventres flasques, en hommage à la liberté d’expression. [3] Pour preuve : l’insecte monstrueux était jaune et noir.
Parsemer la voirie de poteaux rayés jaune et noir ne leur a pas suffi, il leur faut encore saupoudrer la forêt de Soignes de bestioles arborant les mêmes coloris, dont le dernier des lézards sait qu’ils sont synonymes de venimosité (mais gardons-nous d’en tirer une conclusion zoomorphique). Une méthode efficace pour marquer un territoire convoité par les irrédentistes du FDF, qui rêvent d’établir un couloir terrien reliant les francophones de Wallonie et ceux de Bruxelles, l’installation d’un pont aérien entre Gosselies et Montréal étant jugée prématurée à ce stade. En outre, la guêpe est une solution bon marché, à l’heure où le tigre est devenu impayable tant ses nonos sont prisés par la médecine chinoise pour soigner les œsophages délicats. La responsabilité du TAK me semblait donc établie.
Et pourtant.
Et pourtant, le doute continuait de me tarauder, tandis que je compissais un jeune hêtre, mon beau sexe dans une main et mon filet à papillons dans l’autre, le premier faisant honte au second. Aussi résolus-je d’enquêter plus avant.
C’est la lecture d’un exemplaire de Sciences & Vie senior, racoleusement intitulé « Les nouveaux envahisseurs », qui ébranla ma conviction. Sur la couverture apparaissait un frelon asiatique (vespa velutina, pour les inconditionnels du deux-roues), en très, très gros plan. Le frelon asiatique est à son congénère européen ce que le travailleur chinois est à l’ouvrier local : une garantie de remplacement à court terme. Et il butine déjà aux portes de Paris.
Pendant que les fainéants de l’IBGE baillaient aux corneilles, le menton effondré sur leurs manches de bêches, je me tapis à l’affût de l’envahisseur, au péril de ma vie. Je ne tardai pas à le découvrir, à quelques centimètres de moi. Un commando de frelons asiatiques, composé de douze guerriers aux dards acérés, en tous points conformes à la couverture de mon Science & Vie senior que je tenais d’une main fébrile. Une tête de pont envoyée pour préparer l’arrivée du gros des troupes, qui prenait du bon temps à Rambouillet. Je saisis immédiatement mon appareil photo : un Canon digital Ixus 60 de fort bonne facture, sauf qu’on m’a rapporté que sur certains articles, le mécanisme de fermeture du zoom émettait un bruit inquiétant après quelques années d’utilisation, un peu comme ces petits canards équipés d’un mécanisme à remonter lorsqu’ils buttaient contre la paroi de la baignoire, mais dans mon cas, rien à signaler, merci.
Hélas, je m’étais mal tapi.
Sur un tapis de framboisiers, pour ĂŞtre prĂ©cis. Or, le framboisier est dotĂ© d’un double système de dĂ©fense Ă l’encontre de qui sur lui se tapit : il marque Ă vie l’habit de l’agresseur d’un sceau rougeâtre et infâmant, tout en lui perforant mĂ©chamment l’épiderme aux alentours du nombril, zone dĂ©licate s’il en est. Je repris donc ce cri universel, cette interjection terrible qui empeste la frayeur et qui fut usĂ©e jusqu’aux cordes par des millions de voix avant la mienne, de la soubrette dĂ©florĂ©e sur une mauvaise paillasse par son maĂ®tre impatient le jour de ses 13 ans jusqu’au tirailleur sĂ©nĂ©galais fauchĂ© au Chemin des Dames par un Ă©clat d’obus logĂ© dans l’omoplate : « AĂŻe ! ».
AlertĂ© par le bruit, l’un des frelons veloutĂ©s entama une attaque dorsale et trouva le chemin de mon mollet, en dĂ©pit de mes bottes en caoutchouc. Mais mon sacrifice ne fut pas vain, car tandis que je battais en retraite, je dĂ©couvris la preuve irrĂ©futable que c’Ă©tait bien la main de l’homme qui avait guidĂ© le dard de la bĂŞte: au milieu d’un coulis de framboises gisait un tract annonçant la 24ème FoulĂ©e des Flosses. Huit ou quinze kilomètres de course Ă pied librement consentie. Un grand rassemblement de masochistes armĂ©s de cardiogrammes et de shorts obscènes.
Je me souvins de ce petit homme aux jambes grĂŞles qui distribuait ses tracts au milieu des bois, en gigotant sur place comme s’il avait la danse de Saint-Guy. D’emblĂ©e, il m’avait paru suspect : la course Ă pied est en soi une activitĂ© dĂ©gradante, mais la course Ă pied sans avancer d’un pouce est le signe incontestable d’une profonde avarie mentale.
Cet abject personnage affublé d’un dossard ridicule semait donc des frelons asiatiques, préalablement excités comme des puces par sa foulée statique, afin qu’ils enfantassent à gogo et déformassent les mollets de ses potentiels concurrents en leur picotant l’épiderme. Tout cela pour emporter le premier prix de La Foulée des Flosses, à savoir :
-        une palette de boissons tonifiantes, dont on ne tardera pas à découvrir qu’elles contiennent quelque substance hautement cancérigène,
-        un abonnement d’un an pour une piste de course à pied sur tapis et sous toit, face à Fox News.
Et moi, Georges, je fus la victime de cet anti-coubertiniste éhonté, alors que je me fous de la Foulée des Flosses comme de ma première capote anglaise, dont je remercie Mademoiselle M. d’avoir bien voulu me vêtir de ses mains expertes, mon incompétence s’étant étalée ce soir-là dans toute son étendue, tandis que ma semence en faisait de même dans sa petite gaine de caoutchouc mou. Hélas, les méchants sbires ailés de ce fouleur assassin, qui n’ont pas plus de jugeote qu’un drone, ignoraient mes convictions anti-concurrentielles.
Pourtant au mépris de la plus élémentaire prudence et malgré mes stigmates, ces messieurs de la Sûreté de l’Etat  refusent d’interdire la Foulée des Flosses et d’en arrêter tous les participants, sous prétexte d’affaires courantes.  Je vous demande donc instamment de les inonder de courrier, car l’ennemi est déjà sur nos mûres.
Et il a le dard long.
[1] Voir l’épisode précédent de cette effroyable saga.
[2] Certains écrivent « Taal Actie Komitee », pour être taquins. Ils seront sous peu expédiés en camp de rééducation.
[3] LibertĂ© d’expression qui consiste Ă mettre fin Ă cette insupportable manie qu’ont les colons francophones de la pĂ©riphĂ©rie de s’exprimer dans leur langue. On notera que certains groupuscules n’hĂ©sitent pas Ă tomber le haut, mais pour dĂ©fendre des causes nettement moins nobles, telles ces Ukrainiennes qui manifestent contre la violence conjugale et la marchandisation du corps fĂ©minin. Elles devraient avoir honte de dĂ©tourner les moyens d’expression du TAK pour servir des visĂ©es aussi mesquines.
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