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Pythie pour le poulpe

Impossible de quitter ma place.

Et il reste plus d’une demi-heure.

Je songe à ce courtisan, mort d’un éclatement de la vessie lors d’un banquet à la table du roi Soleil. Assassiné par l’étiquette. Au moins, il avait fait bombance, tandis que moi, je dois me contenter d’un  monticule de poissons frits.

J’ai étalé des serviettes en papier sur mon pantalon, pour ne pas éveiller les soupçons de mes voisins de table. Mais au moindre mouvement, je mourrai percé de banderilles. La responsable trône à côté de moi dans une robe couleur Babibel. Elle a piqué un tournesol dans ses cheveux. Elle m’ignore superbement. Elle n’a même pas voulu entrer en même temps que moi. Je me suis glissé par la fenêtre des toilettes.

Anita voulait Ă  tout prix voir la finale de la coupe du Monde.

Au milieu d’autres gens qui voulaient à tout prix voir la finale de la coupe du Monde.

Ce qu’elle a omis de me dire, c’est que ces gens seraient uniformĂ©ment espagnols. Pas le moindre Hollandais Ă  l’horizon.  Je suis le seul Ă  porter un pantalon orange. Ma chemise, elle, est lie-de-vin:  je ne voulais pas provoquer les gagnants, quels qu’ils soient. Basile pronostiquait la victoire des Pays-Bas et  je ne crois pas en la supĂ©rioritĂ© du poulpe sur l’ĂŞtre humain, fĂ»t-il Basile. Anita m’a accusĂ© de trahison. Elle qui parlait d’émasculer les Espagnols il y a quelques jours Ă  peine, la voilĂ  gagnĂ©e par un brusque accès de solidaritĂ© ibĂ©rique.

Elle m’a emmenĂ© de force. Son mari devait l’escorter,  mais ils ont eu une grave dispute. Quand j’ai tentĂ© de me dĂ©rober, Anita m’a dit qu’elle ne supporterait pas une seconde grave dispute au cours de la mĂŞme journĂ©e. Finalement, elle m’a eu par traĂ®trise : elle m’a gobĂ© l’oreille. Je perds toute volontĂ© quand on me gobe l’oreille.

Je n’ai jamais aimé le football.

Depuis la nuit des temps, les gens qui n’aiment pas le football sont les victimes de persécutions dès qu’ils sont en âge de courir. Moi-même, j’ai été persécuté. J’ai développé très tôt un talent inégalé pour le touche-touche plus haut, malgré mon embonpoint. Mais j’étais traité comme un paria, condamné à jouer tout seul à touche-touche plus haut, ce qui a failli me valoir un placement en institution spécialisée. Pire, je me résignais à sauter à l’élastique avec les filles, pendant que mes camarades couraient derrière un ballon qu’ils envoyaient toujours plus loin, comme de petits Sisyphe de plaine. Même pas fichus de se concerter pour envoyer la balle du même côté. Ils me rabâchaient les oreilles avec Ceulemans, Platini et  Pelé; j’invoquais Lindbergh, Gagarine, et Mary Poppins.

En général, la conversation s’arrêtait là.

Mes aspirations étaient beaucoup plus nobles : je voulais m’abstraire de la gravité. Mes élans me portaient vers le cosmos. Ma condition de terrien me semblait déjà mesquine, ce qui m’a conduit plus tard à loger au troisième étage d’un immeuble dépourvu d’ascenseur.

Aujourd’hui, alors que j’ai accompli un long travail sur moi-même pour refouler tous ces mauvais souvenirs, les voilà ravivés par une horde de terribles tueurs de taureaux.

J’entends les dents qui grincent, les articulations qui claquent et les pieds qui piaffent. Tout le monde a allumé au moins deux cigarettes. Moins les joueurs jouent et plus les spectateurs se tendent.

C’est le moment que l’écran géant choisit pour remplacer la vue du stade par une petite grêle grise. Le cafetier a disparu derrière son comptoir, sous les huées. Il tripote frénétiquement la télécommande, le visage défait. Je hurle avec les loups. Son sacrifice ne sera pas vain : je pourrai déguerpir pendant qu’ils lui donnent l’estocade finale. En slip, pour ne pas les exciter.

Lorsque l’écran revient à la vie, un joueur a disparu. Heureux homme: lui, au moins, il est autorisé à se soulager pendant le match. Les Espagnols en profitent lâchement pour marquer.

Je suis perdu.

Partout autour de moi, on félicite, on se congratule, on s’embrasse.

Et on fait tout cela debout.

J’essaye de dĂ©faire cette satanĂ©e ceinture. J’explique que j’ai les jambes coupĂ©es par l’Ă©motion Rien n’y fait, mon Galicien de voisin tient Ă  tout prix Ă  me donner des tapes dans le dos et il est incommodĂ© par le dossier de la chaise. Anita prend imperceptiblement ses distances.

Heureusement, le pantalon glisse enfin.

Et je me vois, moi, Georges Glon, hĂ©ritier d’une lignĂ©e d’intrĂ©pides fabricants de bidets, piĂ©tiner ma dignitĂ© et mon pantalon orange en criant « On les a bien eus, les Oranges ».

Un pantalon en velours cotelé même pas soldé.

Si seulement j’avais écouté le poulpe.

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Géraldine

Je me souviens avec émotion de mes cours de grec.

Pas de leur contenu, à l’exception d’Esope que je potassais chez moi dans une excellente traduction française.

Je me souviens de l’ambiance.

Les heures passaient sans que je m’en aperçoive. Je baignais dans une douce torpeur amoureuse.

Je contemplais, subjugué, la nuque merveilleuse de Géraldine Galet.

Géraldine avait pour habitude de nouer son opulente tignasse dans un désordre construit. Ses longues boucles blondes retombaient dans son dos, révélant par endroits sa nuque gracile et duveteuse, selon les caprices de leur cascade.

Même les jours néfastes où elle portait un col roulé, cette nuque me faisait rêver.

Elle me donnait mĂŞme faim.

J’imaginais avec délice presser mes lèvres contre ce noble repose-tête, grignoter un lobe ou l’autre, enfouir mon nez dans les entrelacs dorés de sa chevelure, respirer à pleins poumons l’odeur de sa chair laiteuse, qui continuait à poindre sous l’eau de toilette bon marché dont elle s’aspergeait copieusement. Trop copieusement.

Pas une fois elle ne s’est retournée tandis que je dardais sur elle mes regards concupiscents.

Soit elle manquait de sixième sens, soit ma dévotion lui faisait autant d’effet que la lecture d’un extrait de Jean Giono à un escadron de paramilitaires colombiens à jeun.

La comparaison n’est pas innocente : Géraldine était fille de gendarme.

Cette qualité ne m’impressionnait pas. Je ne me rappelle pas avoir jamais voulu devenir gendarme. La panoplie de sheriff reçue pour l’anniversaire de mes six ans avait relégué l’exception culturelle aux oubliettes, au profit de l’impérialisme américain. La mondialisation, déjà.

Géraldine ne tenait de son père ni la pilosité subnasale, ni les menottes, ni le gyrophare. En revanche, elle avait hérité de lui cette pose indéniablement gendarmière, qui consiste à pointer les gens du menton, la tête légèrement penchée en arrière, les mains sur les hanches et les pouces coincés entre la ceinture et le pantalon, en décollant les talons du sol pour ponctuer les phrases essentielles.

Dans cette posture, Géraldine perdait beaucoup de son attrait.

J’ai usé mes rétines sur la nuque de Géraldine Galet durant deux années. Elle s’est aperçue de mon existence après une années et trois quarts, au mois de mars 1979.

Il faisait beau, une pie jacassait au loin. L’air humait bon la meule et l’amour champêtre, bien que le pré le plus proche se situât à cinq kilomètres de distance.

Géraldine a laissé choir sa gomme. Comme d’habitude, j’étais aux premières loges. Je me suis précipité pour la ramasser, mais elle m’avait devancé. Nos têtes se sont cognées et elle m’a dit :

- T’es con, Glon.

Ses tout premiers mots et déjà de la poésie ! J’étais abasourdi. J’y décelais une invite à la passion romanesque, une promesse d’échanges épistolaires truffés d’alexandrins naïfs, par cahiers atoma interposés, qui dureraient des siècles.

Curieusement, nous n’avons plus jamais échangé le moindre mot, rimé ou non.

Moi, je n’osais pas. Elle, elle ne voulait pas.

Pendant trois mois, j’ai maudit mon manque d’audace et son indifférence affectée. Toutes mes tentatives pour provoquer un nouveau contact, en poussant sa gomme du bout de ma latte jusqu’à la faire tomber, se sont soldées par des échecs cuisants : Géraldine me dénonçait d’un air las et je n’y gagnais qu’un tête-à-tête avec le préfet, avec qui je ne revendiquais pourtant aucune intimité.

C’est alors que j’ai compris qu’elle avait lu Alexandre Jardin. Elle entendait prolonger ces premiers moments où le cœur est pris, mais pas encore le corps. Elle réprimait ses ardeurs charnelles pour sublimer notre première étreinte. Déjà, elle faisait preuve d’une maturité étonnante pour son âge. Mon amour pour elle a pris une envergure cosmique.

C’était au mois de juin. Nous avions changé de local et j’avais dû céder à vil prix ma collection de petites bouteilles d’alcool pour conserver mon poste d’observation privilégié. J’étais fermement décidé à déclarer ma flamme à Géraldine, lorsque les examens ont surgi, puis les vacances. L’année suivante, elle avait changé d’école.

Géraldine Galet doit avoir quarante ans aujourd’hui, à moins qu’elle n’ait vieilli moins vite que moi.

Avec le recul, son souvenir se fait plus diffus et je ne peux m’empêcher de douter de la sincérité de son amour.

J’espère qu’elle règle la circulation au Carrefour Léonard.

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Glon le glouton

Glon le glouton m’appelle-t-on. Moi je m’en flatte de ce surnom.

Je suis un mangeur talentueux, voire brillant.

Comme tout génie, je fus précoce : je n’étais pas encore né que je dévorais déjà mon troisième frère dans le ventre maternel.

Je le sais, c’est cruel. Aujourd’hui encore, ma conscience me taraude, surtout lors de mon anniversaire, qui devait être aussi le sien. Mais que voulez-vous, les occasions d’améliorer mon ordinaire amniotique n’étaient pas légion.

Depuis lors, mon défunt frérot vit en moi, sous forme d’un petit kyste situé près de mon duodénum. Je refuse que l’on me l’ablate. Ce kyste allège mes remords : c’est un peu de mon frère qui vit en moi.

J’ai épargné Gérald, mon jumeau, parce que je l’ai cru mort, emberlificoté qu’il était dans son cordon ombilical. Gérald a toujours été bon comédien et en ces temps-là, la nécrophagie me répugnait. Heureusement, j’ai mûri.

Depuis ce zakouski prénatal, j’ingère à tour de bouche : lipides ou glucides, liquides, solides, acides ou mets hybrides, j’engorge tous les plats sans sectarisme aucun. Je loue le ciel d’être omnivore et baptisé, tous les plaisirs me sont permis.

Mes sucs gastriques sont capables de dissoudre le plus réfractaire des biscuits dinantais, le plus massif des pavés au chocolat, la plus irlandaise des côtelettes. Je salive à l’idée d’un bon haggish, les larves de termites excitent mes papilles, je trouve le surstromming exquis.

Lorsque je me rends à la campagne, je regarde avec envie ces jolis bœufs blancs ou bleus, ces carpaccios géants montés sur quatre pattes qui poussent en abondance dans les pâtures brabançonnes.

Je voudrais y plonger les dents, sentir leur sang chaud maculer ma peau, m’enfoncer jusqu’au cou dans les viscères qui s’échapperaient en pagaille de leur flanc déchiré. Seule la perspective des longs poils coincés entre mes incisives et l’absence de chemise de rechange freinent mes appétits.

Je suis devenu si précieux.

Au restaurant, alors que les convives s’affaissent sur le dossier de leur chaise en demandant grâce, j’engloutis une nouvelle portion de misérable, désinvolte et vorace, sublime dans l’effort. Tandis qu’ils se massent la panse, qu’ils déboutonnent leurs ceinturons en ahanant comme des forçats, je me sens auréolé de la gloire qui m’a toujours été refusée dans les stades. D’un air détaché, je déballe le speculoos qui accompagne mon café et dont la seule vue sucrée leur donne la nausée.

N’était le risque de se trouver cul nu, ils se lèveraient pour m’ovationner.

Comble du bonheur : à ce moment précis, je n’ai plus faim, ce qui ne survient que quatre fois par jour, et pour une demi-heure seulement.

J’en oublie la torture de la disette, les jours où il n’y a que trois repas, et le despotisme obscur des produits dits light.

Essayez de trouver un yaourt gras dans un supermarché. On citera bientôt le yaourt gras pour illustrer l’oxymoron. En attendant, on fait sautiller sur une plage des macchabées en rémission pour vanter des céréales même pas chocolatées, à croire que le jour du tournage est choisi selon le nombre de beauforts, sous peine de les voir s’envoler. On placarde sur les abris d’autobus des images de femmes qui ont autant de formes que Sidonie, hormis le nez. On voudrait croire qu’une fille, c’est plus joli sans hanches.

On est con.

Non pas que j’éprouve une quelconque empathie pour la gent féminine. Au contraire : c’est à cause d’elle que je ne trouve plus de yaourts gras et que l’on privera bientôt mon pauvre chat de son lait entier, ce qui laisse présager une grave dépression.

Même moi, qui m’accroche à mes poignées d’amour, je suis moins gros qu’avant. J’ai perdu. Mon lit aurait soupiré d’aise s’il avait survécu, paix à ses lattes.

C’est que je vis dans un duplex. J’ai choisi cet appartement par un jour néfaste, une de ces journées de printemps où jaillissent immanquablement de grandes idées déraisonnables, comme l’envie de faire un enfant sans porter de préservatif.

Une tentation pernicieuse de renouer avec le sport m’avait saisi par le collet dans un moment d’inattention. Je me débattis, arguant qu’il était bien trop tard pour bouleverser mon existence et pour trouver un magasin de chaussures de sport ouvert. L’idée de me déshydrater quotidiennement sur un vélo d’appartement en compagnie de trois haltérophiles bronzés jusqu’au prépuce me terrorisait. J’en réchappai en jurant de visiter les bains publics pendant un laps de temps précisément indéfini et de louer ce satané duplex.

Aujourd’hui, j’en peste encore : ce maudit escalier me contraint à sacrifier à ma demi-heure d’activité quotidienne, vu ma nature distraite. Madame Brimont serait ravie, elle qui tenait tellement à réformer ma silhouette de disque à qui manque l’obole.

C’est qu’il est raide, mon escalier. Plus encore que moi. Il colimace sur un étage, avec des marches juste plus courtes que la plante de mon pied, gauche en montée, droit en descente. Il est né du cerveau vicieux d’un architecte aux petons atrophiés, jaloux des grandes pointures qui, comme on le sait, sont gage d’un membre à leur mesure.

Sur la dernière marche, j’ai bâti un petit cairn fait de barres de chocolat au lait – Ă©clats noisette. Une vieille astuce de montagnard pour stimuler les cordĂ©es. Il redouble ma vigueur lorsque je l’aperçois d’en bas.

Sans lui, jamais je n’accèderais à ma chambrée.

Chaque jour, je lui rends hommage en l’expédiant vers mon côlon. Un peu comme à mon troisième frère, que j’aimais tellement que je l’en ai croqué.


Extrait de Contours lâches – Autobiographie d’un glouton, Plon, Coll. Sur les traces des gros hommes, 2000.

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