0

Le stagiaire (4)

Je le lui ai déjà dit cent fois.

Pour nettoyer l’écran des ordinateurs, il faut utiliser les chutes de draps rangées dans le deuxième tiroir en partant du bas de l’armoire verte, et procéder par colonnes, de haut en bas et de droite à gauche, en exerçant une légère pression, pour terminer par un mouvement horizontal, plus rapide et plus appuyé, le long du bord inférieur de l’écran, en appliquant le tissu de manière à ce qu’il époussète tant ledit bord inférieur que le côté supérieur du surplomb créé par la partie inférieure du cadre de l’écran.

C’est pourtant simple.

Mais mon stagiaire fait la sourde oreille. Ca n’a pas vingt-cinq ans et ça sait tout mieux que tout le monde. Résultat : il y a des auréoles sur mon écran.

Depuis que je lui ai confié des responsabilités, c’est le chaos. Après mon départ, Jean doit éteindre l’ordinateur, nettoyer les chalumeaux, ranger le matériel et brosser sous l’établi. Une fois par semaine, il doit nettoyer les ordinateurs, vérifier les outils et rédiger une note à mon attention, où sont consignés les problèmes observés, l’identité du responsable et un avis succinct quant aux remèdes envisagés, qui devront être administrés après les heures régulières de travail. Qu’on ne vienne pas me dire que je ne délègue pas.

Croyez-vous que Jean s’en réjouisse ?

Que nenni.

Plus je le gâte, plus il devient difficile. C’est l’ingratitude personnifiée. Toute la sainte journée, je dois lui seriner ces consignes élémentaires : « Ne respire pas si fort », « Arrête de faire craquer tes doigts », « Ne mange pas sur l’établi », « Mets trois sucres dans mon café », etc… Dès que j’ai le dos tourné, il récidive.

Comme je consacre tout mon temps à sa formation, le travail s’amoncelle. Je suis débordé, tendu comme un boyau à saucisse. Lui, il se pavane dans les couloirs et fait les yeux doux aux filles de la comptabilité. Au lieu de lui tirer l’oreille, ces idiotes le cajolent. Elles lui parlent entre les pauses et le laissent boire jusqu’à trois cafés par jour. Pas étonnant qu’il perde tout sens commun. Il a même fait allusion à une augmentation, un an à peine après avoir intégré mon service.

Quel toupet.

Au début de ma carrière, j’ai mangé des nouilles enragées pendant des mois. Chaque matin, je louais mon employeur et j’embrassais mon établi. Dès qu’un directeur franchissait la porte de mon atelier, j’étendais mon manteau à ses pieds. Jamais je n’ai été malade. Je me suis fait ôter l’appendice un soir de Noël, pour ne pas perturber le service. Jamais je n’ai réclamé quoi que ce soit.

Mon stagiaire, lui, a toujours été grassement rémunéré. On lui offre le café et l’eau, la lumière et le chauffage, un toit pendant toute la journée et un cagibi pour la nuit s’il n’a pas terminé de brosser avant la fermeture des portes. Mais Monsieur n’est pas satisfait. Il agite des barèmes et des conventions collectives pour nous saigner à blanc. Et ensuite, qu’exigera-t-il ? Mon fauteuil ergonomique au lieu de son tabouret ? Un massage du nez toutes les trois heures ? Des soles meunières et un gratin à l’oseille pour accompagner ses tartines du vendredi ?

Il  faut que je reprenne son éducation en mains.

Tout à l’heure, devant Morphée, j’ai longuement félicité Jean  pour ses talents de balayeur. Ce benêt était fier comme Artaban. Je l’ai chaleureusement recommandé pour un poste de responsable au sein du service de nettoyage de nuit. Son sourire s’est figé.

Depuis, il file doux.

VN:F [1.9.6_1107]
Rating: 3.5/5 (2 votes cast)

Mots-clefs :

 
0

Le stagiaire 3/2

Morphée m’a convoqué dans son bureau.

J’ai envoyé mon stagiaire, mais ce manche m’est revenu : Morphée veut me voir personnellement. C’est flatteur, mais je suis là incognito. J’ai toujours refusé les nominettes, les promotions et les organigrammes.

Morphée me propose de m’asseoir. Son ton mielleux ne me dit rien qui vaille. Il me dit que la structure nourrit de grands projets pour moi.

Je jure qu’il a dit « la structure », le lâche.

Les grands projets consistent à m’expédier en Croatie, nanti d’un grade de chef de projet.

Je jure qu’il a dit: « grade ».

Je lui demande si je coûterais tellement moins cher en Croatie. Il tergiverse. Il triture le rebord de son bureau. Il prétend qu’il ne s’agit pas de cela. Je lui dis que je ne peux pas quitter mon vieux père hexaplégique. Hexaplégique ? Oui. Ses gonades ne sont plus fonctionnelles, suite à un regrettable accident de vélo d’appartement.

Morphée se racle la gorge.

Il chipote à sa souris, qui s’enfuit sous la table.

Il me dit que je manque cruellement d’ambition, que s’il avait mon âge…, que c’est dommage, mais qu’enfin, il ne peut pas me forcer, qu’après tout, il s’agit de ma carrière mais que tout de même, je devrais y réfléchir à froid. Je lui réponds que l’isolation est suffisamment défectueuse pour que je sois lucide. Il soupire. Le bureau s’emplit d’une forte odeur de vieux Gouda, qui sonne la fin de notre conversation.

Je sens que mon stagiaire est derrière tout cela.

Depuis quelques jours, il passe son temps à me singer.

Il bombe le ventre, il pose son verre dans le cercle laissé par le mien, il met trois sucres dans son café et je vois bien qu’il lorgne sur ma mallette.

Lorsque quelqu’un crie « Georges », il tourne la tête, comme si c’était  lui qu’on hélait. Il pisse toujours en même temps que moi. Il me regarde avec concupiscence. Quand je passe à côté de lui, je sens bien qu’il inspire plus profondément, pour me voler mes phéromones. A la cantine, il se gave de mes restes de pâté gaumais. On dirait un rémora.

C’est une honte.

Un gosse que j’ai fait sauter sur mes genoux, pour qui j’ai tout sacrifié.

Il va falloir que je sévisse.

Je vais suggérer à Morphée de l’envoyer chez les Oustachis à ma place. Les voyages forment la jeunesse et il y trouvera sûrement une compagne plus acceptable que le mérou permanenté qui pâlit sur son pan de mur. D’ailleurs, l’air de la mer lui fera le plus grand bien : il a le teint bistre et il est maigre comme un phasme.

Pourvu qu’ils m’envoient une stagiaire croate en échange.

Voire deux.

VN:F [1.9.6_1107]
Rating: 0.0/5 (0 votes cast)

Mots-clefs :,

 
3

Le stagiaire (2)

Mon stagiaire est toujours là.

Il a pris le maquis à l’autre bout de mon bureau, en ménageant une distance respectueuse entre mon fer à souder et ses bras. Il chipote à longueur de journée sur un coin de table en respirant très fort et ça m’énerve.

J’ai revu Morphée cet après-midi. Echaudé par mon récent échec, je m’y suis rendu à la fin de sa sieste. Je lui ai expliqué que je ne croyais pas au don pédagogique inné. Je lui ai dit qu’il suffisait de regarder les enseignants : en trente ans de carrière, ils basculent sans transition de l’incompétence vers le désintérêt. Moi qui suis d’un naturel timide et qui n’ai pas congé tout l’été, pourquoi devrais-je me coltiner un stagiaire ? Il m’a répondu que ses parents étaient enseignants. Cela m’a soulagé : je lui ai dit qu’il devait d’autant mieux me comprendre, n’était-ce pas ?

Ce n’était pas.

Ce n’était même pas du tout.

Je n’aime pas quand Morphée vocifère : son front prend un aspect de désert mauritanien, ses yeux disparaissent dans leurs orbites et sa bouche exécute de petits mouvements mécaniques, comme une poupée de film d’horreur. Je l’ai averti qu’un coup de sang au sortir d’une sieste pouvait lui être fatal, mais il n’en a fait qu’à sa tête. qui enflait dangereusement. Je suis sorti de son bureau sous un feu nourri de postillons, au beau milieu d’une tirade exténuante sur les bienfaits de l’éducation.

Je portais sur mes épaules tout le poids d’un stagiaire en viager.

J’ai cherché de l’appui auprès d’un collègue, dont je sais qu’il est syndiqué et amateur de ukulélé. Mon collègue m’a dit qu’il aimerait, lui, disposer d’un stagiaire. Je lui ai proposé le mien, sans contrepartie. Il a décliné en prétextant que dans son service, il n’y avait pas de filière de stage. Je lui ai demandé s’il avait vu une filière de stage dans mon bureau. Il a bredouillé un long moment avant de happer un sous-directeur qui passait par là, pour filer à l’anglaise. J’ai voulu prendre le sous-directeur à témoin et par la manche, mais il était sur la défensive : il a esquivé en se lançant dans la cabine de l’ascenseur. Pour me dissuader de le suivre il a hurlé jusqu’au rez-de-chaussée qu’il ne sous-dirigeait pas les filières de stage.

C’est un complot.

Ourdi à la pause-café que je néglige.

Avec la complicité de l’ascenseur.

Les rats. Je ne leur donnerai pas la satisfaction de contempler ma défaite. J’ai décidé de faire abstraction de mon stagiaire. Pour moi, Jean est une vue de l’esprit, voire un ficus. J’ai même renoncé à le brûler. Je me contente de nier son existence et d’inspirer plus fort que lui.

Je pense que cette expérience sera bénéfique pour ce garçon. Il décidera sans doute de ne jamais travailler. J’aurai fait de lui un garçon sensé. Laid, mais sensé.

Serais-je un pédagogue qui s’ignore ?

Il faudrait que j’en touche un mot à Morphée senior.

VN:F [1.9.6_1107]
Rating: 0.0/5 (0 votes cast)

Mots-clefs :,

Copyright © 2012 Monsieur Glon All rights reserved. Theme by erggo.