Publication de Georges Glon du juin 26, 2011 dans
Les péripéties domestiques
Rappel de l’épisode précédent : saisi d’un navrant accès de dépendance dans sa cuisine, Georges plonge dans sa poubelle en quête d’un paquet de cigarettes virilement écrasé la veille. Outrée par cette  intrusion inopinée, la poubelle – de nationalité hollandaise – se venge en refermant son couvercle à ressort. Gontran n’est, comme à son habitude, d’aucun secours, et voilà Georges contraint de s’en aller quémander l’aide de sa voisine du dessous, Mme Blanchet, veuve, spirite occasionnelle et suicidaire chronique.
Je suis planté comme un ficus sur le paillasson en forme de mule de Madame Blanchet. Elle considère mon bras gauche happé par la poubelle d’un air sévère.
- Vous n’y arriverez pas comme ça.
- Je sais. Elle est trop profonde.
- C’est la tête qu’il faut mettre.
- Ce serait pire : j’ai le cou court.
- Vous devez prévoir une corde et une grosse pierre suspendue au-dessus de la poubelle. Vous mettez la tête dans la poubelle, vous coupez la corde, la pierre tombe et tchac ! , le couvercle vous brise la nuque… Vous ne portez pas de gourmette ?
- Je voulais juste récupérer quelque chose dans ma poubelle, Madame Blanchet.
Elle me jette un regard sceptique. Je fais des yeux très grands et très ronds, pour l’apitoyer. Dans Ratatouille, ça fonctionne. Elle a sûrement vu Ratatouille.
- Madame Blanchet, vous pouvez m’aider ?
- Je vais voir s’il me reste une pierre.
- Non, juste à sortir mon bras.
- Tout le monde connaît des phases de découragement. Mais il faut tenir bon.
- Madame Blanchet ?
- Oui ?
- Je voudrais simplement libérer mon bras de cette poubelle. Ca commence à me lancer.
- Bougez pas.
Elle s’éloigne dans un soupir, pour revenir en brandissant un pied de biche. Un très gros pied de biche. On croirait que les pieds de biche ont une taille standard, comme les radiateurs, mais c’est faux. Je lève instinctivement le bras pour me protéger. Peine perdue : la poubelle est trop lourde. Me voilà à sa merci. Heureusement, elle se contente de me délivrer d’un air hautain. Tandis que je me masse le bras, cerclé d’une grosse marque rouge, elle se radoucit.
- Vous voulez un petit sablé ?
- Surtout pas.
Elle me donne un petit sablé.
- C’est difficile, hein ?
- Je voudrais arrêter de fumer.
- Vous avez raison. Les méthodes lentes, ça ne vaut pas tripette.
- Pour récupérer mon souffle…
- Il faut être radical. Les gens ne sont plus assez radicaux. Tout le monde est mou.
- … avoir la peau bien tendue…
- Moi, j’ai acheté un moteur de hors-bord. Ca, c’est radical. Par sécurité, j’ai fait aiguiser l’hélice par un coutelier.
- … le sang fluide…
- Mais ça m’ennuie pour la femme d’ouvrage.
- … et avec l’argent économisé, j’achèterais un presse-agrumes – centrifugeuse. Pour faire des jus fenouil – carottes – pommes.
- Vous n’auriez pas un bidon d’essence, chez vous ?
- Quoi ?
- De l’essence. Pour mon moteur. J’ai voulu siphonner le réservoir de ma voiture, mais j’ai laissé tourner le moteur ce matin dans le garage. Il ne me reste plus une goutte.
Soudain, la salive me manque. Comme quand on mange un très bon saucisson espagnol ou, par inadvertance, une croquette pour chien.
- Ils sont très croustillants, vos biscuits.
- Le secret, c’est la cuisson. Et le beurre. Il ne faut pas lésiner sur le beurre. C’est ridicule, cette mode des margarines. Vous voulez un café ?
- Non… Oui.
- Venez.
Nous voilà , ma poubelle et moi, dans l’antre de Madame Blanchet. Encerclés par les napperons et la porcelaine de Taïwan. Moi qui avais juré de ne jamais mettre un soulier dans son appartement, sous peine de créer un rapport humain. Comme je tends ma main valide vers une tasse, elle se renfrogne.
- Pas cette tasse-là .
- Elle est très bien, cette tasse. Il y a des petites fleurs bleues.
- Il y a surtout de l’arsenic.
- Ca vient d’une petite fleur bleue, l’arsenic ?
- Dans la tasse…
- Laissez tomber le café, ça ira.
- A petite dose, c’est sans risque.
- Le café ou l’arsenic ?
- Le café n’a jamais tué personne.
- Madame Blanchet ?
- Oui ?
- Pourquoi vous êtes comme ça ?
- Comme quoi ?
- L’arsenic, le moteur de bateau, les pendaisons hebdomadaires sans crémaillère…
Elle se gratouille les mentons.
- Je ne sais pas… Je me sens … inutile.
- Vous faites des petits sablés.
- Ca me prend une heure. Après, je m’ennuie.
- Pourquoi vous ne vous remariez pas ?
- C’est une proposition ?
- Non.
- Vous voyez ?
- Je ne vois rien du tout. Donnez-moi votre moteur, je vais vous le remplir.
En remontant l’escalier, ma poubelle fracturée sous un bras et un moteur de hors-bord sous l’autre, j’éprouve la satisfaction du devoir accompli. Avec la motoneige, le bateau est le seul moyen de transport qui ne ruine pas mes nuits de sommeil. Hors de question que ma voisine du dessous l’introduise dans mon immeuble, fût-ce pour un usage unique. Moteur confisqué jusqu’à nouvel ordre.
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Publication de Georges Glon du mai 2, 2011 dans
Les péripéties domestiques
Plus mon bras s’enfonce dans ma poubelle, à la recherche de cette demi-Pall Mall jetée dans un moment de rage sanitaire, plus mon amour-propre se fissure.
Entendons-nous : il y a d’autres circonstances qui entachent l’amour-propre.
Par exemple, lorsque vous demandez sa main à une femme qui vous dit préférer la garder. Ou lorsque vous ratez une quiche aux poireaux. Ou lorsque vous échouez à un test de Rorschach au cours d’un processus de sélection pour un emploi au sein de l’amicale papillonophile de Baisy-Thy. Mais, tandis que les épluchures de concombre forment un délicat serpentin autour de mon avant-bras droit, je me dis que j’ai atteint un point de non-retour. Partiellement à cause de la vigueur du ressort du couvercle de ma poubelle, qui a gobé mon bras droit. Une merveille de mécanique hollandaise. Solide comme une écluse. Aïe.
Dire que j’aurais pu descendre chez mon Indien – qui se fait passer pour un Pakistanais pour cultiver son exotisme, mais personne n’est dupe –  pour acheter un paquet de cigarettes tout neuf. Cet homme reste d’une discrétion absolue quant aux assuétudes de ses clients. Mais je redoute qu’à la vue de mon bras embusqué dans une poubelle à pédale, il fasse un écart. Par crainte d’un Paki-jacking injustifié.
Si j’étais fort et courageux, je me rongerais le bras. Les renards et les alpinistes le font. Et les renards et les alpinistes sont forts et courageux. Mais je trouve injuste d’en être réduit à l’extrémité d’amputer le bout de mon bras, alors que je vis reclus chez moi pour éviter tout danger. Il me faut donc trouver un autre stratagème.
Le dimanche soir n’est pas un moment approprié pour chercher des stratagèmes. On devrait toujours avoir le droit de postposer sa recherche de stratagèmes au mercredi matin. Hélas, nécessité fait loi : la perspective de dormir avec mes immondices me rebute. Elevez vos enfants dans un monde aseptisé… Il va falloir prendre le problème à bras le corps. Et affronter ma boîte à outils. J’en frémis : les outils sont des objets spécialement conçus pour vous blesser. Particulièrement les pinces. Encore plus particulièrement les clefs anglaises.
Plus les petites rainures de ma clef anglaise s’enfoncent dans l’un des cinq seuls doigts qui me sont restés fidèles, plus mon amour-propre se fissure. Mes vies possibles défilent devant mes yeux embués de larmes, à cause d’un oignon mort-vivant.
Moi, docte et toqué devant un auditoire d’apprentis-chefs coq.
Ou moi, svelte et hâlé, les gonades bien ajustées dans un maillot à la Elio, fièrement campé sur un tremplin juché 100 mètres au-dessus d’une piscine olympique.
Ou encore moi, blanc et léger, plantant l’étendard de la Fédération Wallonie-Bruxelles sur le sol désolé de la planète Mars un jour de grand vent.
Nulle part je n’ai le bras captif dans une poubelle à pédale.
Il est clair que mon existence a basculé, trois ans avant l’année du cheval. Sans doute faut-il tirer un enseignement de ce coup du sort. Les imbéciles diront que mieux vaut arrêter de fumer. Sans voir que le sens profond de nos actions nous échappe toujours.
Prenez un homme qui se serait coincé le bras dans sa poubelle à pédale en cherchant une moitié de cigarette. En réfléchissant un peu, avec ou sans canapé, la signification de son action nous sautille aux yeux : cet homme ne devrait pas s’occuper des ordures. Il devrait disposer de petit personnel, adapté aux dimensions modestes de sa cambuse ([1]). Ou éviter de décommander Anita les soirs où son blocage au stade oral le force à commettre des actes dégradants. Ou ne pas se brouiller avec sa voisine du dessous.
Quoique…
Qui mieux qu’elle, qui a relégué son amour-propre au rang de paillasson à pois, pourrait-il me comprendre ? A situation désespérée, voisine neurasthénique.
À suivre … (le temps que Georges prenne son courage avec la main qui lui reste)
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Publication de Georges Glon du jan 28, 2011 dans
Les péripéties domestiques
On a incendié mon hypermarché.
Surtout les frigos de mon hypermarché, sans doute par goût du paradoxe.
Depuis, il n’y a plus de produits frais, à cause du feu. Une odeur de câble brûlé flotte dans le rayon vins où je déguste mon Pouilly fumé. Là où j’avais coutume de soupeser mes courgettes, il y a un expert qui examine des circuits. L’endroit évoque les plus beaux jours de la planification agraire soviétique.
Je condamne vigoureusement cet acte barbare.
Mes voisins se sont résignés à vivre dans la peur. Chaque jour, ils vont et viennent avec des stocks de surgelés glanés dans d’autres boutiques, en prévision du prochain attentat. Mon voisin de gauche a acheté un congélateur bahut. La vieille du bas de la rue traîne dans son sillage un deuxième cabas d’appoint. On se croirait revenu à la veille du réveillon de l’an 2000. Et la Sûreté de l’Etat ne fait rien : le Ministre de l’Intérieur ignore si la lutte contre la destruction de circuits électriques relève des affaires courantes.
Une fois n’est pas coutume, je dois me débrouiller seul.
Mes soupçons se portent immédiatement sur les épiciers du quartier. C’est à eux que profite le crime. Ils ont toujours été jaloux de mon hypermarché. Ce sont des réactionnaires, qui font tout un foin du contact humain, au détriment de l’efficacité robotique. Dans mon hypermarché, mes épinards en branche et moi, nous ne devons pas perdre de temps en vains salamalecs. Le scanner est toujours enjoué. Il ne se vexe pas si on ne le salue pas. Il ne jouit pas de cet odieux privilège des épiciers, qui gardent jalousement les cigarettes et le bourbon derrière leur comptoir, pour vous obliger à étaler vos dépendances en place publique.
Mon enquête commence par mon épicier grec. Il faut que je parle à sa fille, entre quatre murs. Naturellement, Métis dément. Mais je sens bien qu’elle est troublée. Il y a des signes qui ne trompent pas. Elle me demande de cesser de braquer ma lampe-torche sur ses pupilles. Elle répète son alibi avec un aplomb suspect. Et surtout, elle tape du pied contre le mur.
Du morse.
La félonne prévient son père qui se cache dans la réserve, l’oreille collée contre la paroi comme un sparadrap sur une croûte.
Je lui lance un regard perçant en quittant le magasin. Elle sait que je sais. Le vent fait battre les pans de mon imperméable comme des ailes de raie manta. Au loin hurle une sirène de police. Un téléphone portable entonne la Danse des Chevaliers du Roméo & Juliette de Prokofiev. Une sortie magnifique, n’était la marche inégale et le tintement ridicule d’une clochette qui estompe mon ultime mise en garde: « I will be back ! » [1]. Métis rit nerveusement, pour cacher son envie de se confier, tant le poids de la faute de son père écrase ses fluettes épaules dont l’exemplaire gauche est coquettement offert à mes regards par le truchement prétendument fortuit d’un col trop lâche. Le jour où la vérité éclatera, je saurai préserver cette pauvre enfant de la vindicte populaire, en échange de quelques menues faveurs.
Mais gardons la tête froide.
Mon épicier grec n’a pu agir seul. C’est un exécutant, pas une tête pensante. Depuis Epicure, les Grecs ne pensent plus ; ils creusent des déficits. Cet homme fait sûrement partie d’un syndicat du crime réunissant les épiciers du quartier. Et je sais qui tire les ficelles.
Mes pas et la pente naturelle de la rue me mènent jusque chez l’épicier pakistanais du bas de la rue. En réalité, cet homme est Sri Lankais, mais il laisse tout le monde l’appeler « le Paki », sans jamais protester. Il a quelque chose à cacher. On ne vit pas dans le mensonge sans raison.
Toutes les preuves sont là  : des centaines de briquets rouges, des sacs en papier et des bouteilles de gel combustible pour fondues savoyardes. La parfaite panoplie du pyromane. Pour éviter mon regard, il fixe obstinément l’écran de sa télévision où dégouline un mélodrame bollywoodien. Son comparse compte des liasses de billets grosses comme des briques : la recette des surgelés vendus dans la journée. Le prix du crime.
De retour chez moi, je rédige un rapport accablant. Tout se recoupe : leur rancœur à l’égard de mon hypermarché, les emplacements stratégiques de leurs boutiques encerclant le grand magasin, leurs frigos remplis de surgelés subtilement mis en valeur par le même écriteau intitulé « surgelés ».
A la police, on m’accueille froidement.
Un inspecteur au teint de néon ose me dire que mon dossier est « léger ». 18 pages de tenants et aboutissants, 3 schémas du déroulement des opérations, un camembert représentant la nouvelle répartition des parts du marché de glace stracciatella dans le quartier depuis le sinistre, 9 photographies des lieux, 2 agrafes et une reliure collée noire avec couverture translucide, dont coût : 7 euros et 43 cents, encre non comprise. Léger… Cet incompétent a le toupet d’ajouter que l’incendie de mon hypermarché était accidentel.
Cet homme est vendu aux marchands.
Plus qu’à dévoiler toute cette histoire à la presse. Tant pis pour le scandale. Je vois déjà les gros titres : « Un citoyen intrépide démantèle un réseau d’épiciers terroristes ».
A la rédaction, on m’accueille froidement.
[1] En français, « Je serai de retour ! ». Les dernières mises en garde ont plus d’impact si elles sont dites en anglais, sans rater la marche.
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