La scène finale
Aucun doute, c’est la scène finale.
Elle a les cheveux qui flottent comme une bannière. Ils sont les seuls à flotter, il n’y a pas de vent. Une mèche se coince sous son nez, elle a un œil qui pleure, celui qu’on voit, l’autre s’est caché par pudeur. Derrière elle, des badauds s’agglutinent autour d’une fanfare qui joue un air atrocement gai. On voit des stands de foire aux coloris criards.
Ce n’est pas moi qu’elle regarde, je le vois bien, mais je me sens concerné : si je n’étais un homme, je chialerais moi aussi, par compassion. Quel monstre a bien pu la plonger dans un état pareil ?
Le monstre a le dos tourné.
Il s’éloigne lentement d’elle, traqué par ses vêtements qui le suivent de près. Il est très beau aussi, même de dos. On sent que s’il se tourne, il dévoilera des traits marqués par une souffrance imméritée, des yeux bleus comme deux lacs canadiens, une mèche brune qui lui barrera le front, un air d’avoir vécu le pire et de s’attendre à le vivre encore, au moins trois fois.
Il fera volte-face, c’est inéluctable, il aura ce dernier regard, rempli de non-dits : de toutes façons elle ne l’entendrait pas, elle est déjà trop loin et la musique est assourdissante.
La fin doit être proche, on sent comme des noms de figurants qui se pressent pour envahir l’écran, la musique de la fanfare s’estompe, les cris des forains se font de plus en plus lointains, un tout petit orgue de barbarie s’isole pour jouer un air de carrousel brisé.
C’est affreux un orgue de barbarie qui joue un air de carrousel brisé.
Elle n’a pas beaucoup bougé, elle renifle. Ses yeux sont embués, on voit que son nez coule, elle s’essuie du revers d’une main, la droite. Cette main est toute menue, engloutie jusqu’à mi-paume par une manche trop longue. Elle porte une chemise rouge taureau, trop grande, boutonnée sur la droite, sans doute un vestige de lui qu’elle n’a pu se résigner à lui restituer.
J’ai les yeux qui picotent. Gontran se moque de moi. Je lui demande si par hasard il se souvient de qui miaulait à mort lorsque Rouky avait failli tuer Rox. Gontran arrête de se moquer.
Lui, il continue à s’éloigner.
Il marche au ralenti, comme pour lui donner une chance de le rattraper, mais elle reste figée. C’est la rue la plus longue et la plus droite que j’aie jamais vue, il ne disparaîtra jamais. Les passants par déférence traversent rapidement, pour qu’elle ne le perde pas de vue. Il n’a pas encore regardé derrière lui.
Ramassés devant nos petits écrans, nous sommes des milliers, parmi lesquels cinq audioprothésistes, dix truquistes, trente-deux clercs de notaire et même huit professeurs d’éducation physique, à prier pour qu’il se retourne, qu’il pivote lentement sur ses jambes bien posées, que ses cheveux suivent son cou avec un temps de retard, que sa mèche se stabilise sur son arcade droite avant qu’il la chasse d’une main lente et définitive.
Là , il y aura un temps d’arrêt, il la fixera longuement d’un regard bouleversant, les sourcils encore froncés, les muscles tendus tout autour des yeux. Un tremblement agitera sa lèvre inférieure, ce sera encore l’incertitude, il subsistera un doute : il pourra toujours la quitter, pour épouser une autre ou une carrière exotique, pour se rendre à la guerre, à l’ennemi ou aux flics.
Ce moment sera interminable.
Puis, tout à coup, son regard d’abord dur, empli de ses résolutions, son regard de bête traquée qui a dû s’incliner, son regard de condamné à vivre sera traversé d’une lueur de révolte. On la reverra elle, étouffant un sanglot, sublime et dérisoire avec son nez qui coule et ses cheveux qui collent, et puis de nouveau lui, traversé d’un rictus, et dans ses yeux brillants, où nagera la colère, le refus d’abdiquer, on devinera une larme aussitôt réprimée. On sentira qu’il a changé, d’avis, de posture, de destin, on se prendra à espérer.
Et alors…
Alors il s’élancera vers elle et elle vers lui, avec un petit temps de retard, le temps de renouer avec l’espoir. La fanfare reprendra de plus belle, un air tragique et plein de cuivres qui montera comme un ballon. Il bondira vers elle, elle volera vers lui, il filera comme un guépard et elle comme une gazelle et quand ils se toucheront, ils se dévoreront, mais, d’abord, il y aura ce moment suspendu où ils courront tous les deux, jeunes, beaux, passionnés, ralentis, dans un halo doré et sur l’Agnus Dei de Barber entonné par la fanfare et repris par quatre-vingts choristes embusqués dans les caniveaux.
Lorsqu’elle l’aura rejoint, il la saisira en plein vol, sans trébucher on le sait bien, il la fera pivoter autour de lui avec un angle de trente degrés exactement, il y aura beaucoup de poussière, de larmes et de cheveux qui tournoieront tout autour d’eux, puis il la reposera sans qu’on puisse soupçonner une crampe, ils s’embrasseront longuement, comme s’ils voulaient s’avaler, emboîtés comme des bonshommes des Iles de paix, superbement indifférents à leur environnement, grâce à la musique qui couvrira tous les bruits ordinaires : on n’entendra même pas les gens râler devant ces deux amants qui boucheront le trottoir avec leurs acrobaties. Dix-sept appariteurs tendront dix-sept mouchoirs à leurs dix-sept compagnes. On devinera que ces deux-là vont s’aimer pendant mille ans, personne ne voudra en savoir plus, ils n’auront pas de quotidien, ils incarneront le sublime, alors autant les imaginer toujours jeunes, toujours beaux, toujours enlacés et toujours au ralenti.
Mais ce soir-lĂ rien de tout cela.
Nous sommes des milliers de déçus, dont trente-trois docteurs, quatre-vingts bagagistes et même sept commissaires-priseurs.
Et c’est dans nos milliers de paires d’yeux que passe une lueur de rĂ©volte. Pourquoi les amants ne peuvent-ils courir l’un vers l’autre, comme c’est l’usage? Si c’est le ralenti qui le gĂŞne, cet anti-conformiste primaire, très bien, qu’on le supprime ! Pas de halo dorĂ©, pas de choristes, aux oubliettes les fioritures, nous pourrions mĂŞme nous contenter d’une amorce de retrouvailles, d’un dĂ©but de volte-face, d’un commencement de tourne-pieds. Il suffirait d’une suggestion, de deux lacs canadiens clignotant sous le soleil et d’une bouche qui se dirige vers un sourire, mais sans jamais l’achever, Ă cause du gĂ©nĂ©rique qui ferait irruption. Les pessimistes pourraient encore s’imaginer qu’il ne reviendra pas, tout le monde serait satisfait.
A moins que l’actrice principale n’ait Ă©tĂ© assassinĂ©e avant de pouvoir achever la scène finale ? Mais alors, il suffisait de nous demander, Ă nous les spectateurs, nous aurions volontiers financĂ© un taxidermiste, une doublure ou mĂŞme des effets spĂ©ciaux, ils l’ont bien fait avec Brandon Lee, qui Ă©tait pourtant moins joli ! De quel droit m’impose-t-on d’achever mon mardi soir sur la vision de ce joli minois qui se lyophilise lentement dans l’indiffĂ©rence gĂ©nĂ©rale ? Ce n’est pas humain, qu’on le censure, demain matin on me parlera de l’Irak, de la banquise qui fond ou mĂŞme de Charleroi, ne peut-on vivre bĂ©at pour quelques heures seulement?
Si un jour je croise ce triste sire, je le conspue, foi de Glon.
Ma soirée est foutue et je n’ai même plus de chocolat.
G. Glon, 27 mars 2007.
