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Pauvres standards

J’ai dégradé la note de mon neveu.

Ca n’a pas été une décision facile. Mais les affaires de mon frère vont de mal en pis, et mon neveu n’offre plus les garanties requises de solvabilité par procuration. Je l’ai donc convoqué, pour qu’il me restitue les précieux ouvrages que je lui avais gracieusement prêtés, dont un exemplaire relié de 9 Chickweed Lane et un essai sur les puzzles de paysages poitevins. Je l’ai averti que les prochains emprunts seraient soumis à des conditions strictes, dont l’augmentation de la caution à déposer lors de l’enlèvement.

Mon neveu s’est montré très coopératif. La mine basse et la voix mal assurée, comme il sied aux dégradés. Il tremblait un peu, aussi. J’ignore si c’est à cause du froid ou de la honte : je ne l’ai pas laissé entrer chez moi, par crainte de la contagion. Quoi qu’il en soit, je trouvais adéquat qu’il tremblât.

L’avantage d’un neveu est que l’on peut s’exercer aux joies de la paternité sans s’encombrer du cortège de geignements et de vomissures impromptues sur les chemises fraîchement repassées. Mon neveu a toujours été pour moi un banc d’essai. Mon Mururoa à moi. C’est moi qui l’ai sauvé de son addiction aux jeux vidéo en lui confisquant sa console, et qui lui ai enseigné les joies marquetées du backgammon, qu’il pratique maintenant sans soupirer bêtement dès la trentième manche. En somme, j’en ai fait un homme.

Depuis que j’ai dégradé mon neveu, je ressens une empathie formidable à l’égard des pelotons d’exécution et des responsables du personnel. J’ai compris toute la difficulté qu’il y a à sévir, et la satisfaction qu’éprouve quiconque prend une décision certes grave, mais éminemment juste.

Fort de cette expérience, j’ai abaissé la note de Gontran, qui ne boira plus que du lait A, et celle d’Anita qui devra contribuer par avance à mes frais de chauffage, à concurrence du nombre d’heures passées en mon logis. Elle m’a ri au nez, mais je ne crois pas au hasard : ce n’est pas sans raison qu’elle a abandonné son portefeuille sans surveillance sur mon guéridon.

Happé par un élan irrésistible de dégradation, j’ai ensuite convoqué mon stagiaire dans mon bureau. Comme ce bureau est aussi le sien, je lui ai demandé de sortir et de rentrer, car la solennité du moment aide les esprits simples à fixer durablement les événements dans leur mémoire.

La rémunération de mon stagiaire ne dépend malheureusement pas de mon bon vouloir. Il a donc fallu trouver une autre forme de dégradation, ce qui n’a pas été une mince affaire. Je me torturais les méninges en comparant les capsules vertes et brunes de notre nouvelle machine à café, lorsqu’il m’a offert la solution sur un plateau d’argent. Comme je lui reprochais la tiédeur du second café qu’il avait tardé à m’apporter, il m’a imprudemment  rappelé, dans un accès de sotte révolte, qu’il attendait toujours son rapport intermédiaire de stage.

Un instant, son ingénuité m’a touché.

Il m’a fallu touiller trois fois et demie dans mon café pour reprendre mes esprits.

J’ai renoncé depuis longtemps à illuminer les synapses rassises de mon stagiaire, car il y a dans notre relation un je-ne-sais-quoi de potentiellement concurrentiel qui m’a toujours dissuadé de favoriser son émulation. Il m’a été facile de le convaincre de son entière responsabilité à cet égard : c’est une de ces natures peu assurées, qu’on peut faire vaciller au moindre avis négatif. Ensuite, tout a été question de logique. Comme il était incapable d’appliquer ce que je ne lui enseignais pas, il a très naturellement accepté de se contenter de tâches mineures, à la mesure de ses faibles capacités. J’insiste sur le fait qu’il s’épanouissait pleinement dans ses nouvelles fonctions, tandis que je le saupoudrais de compliments sur le zèle dont il faisait preuve en aspirant les claviers et en nous ravitaillant en sandwiches club.

Dans mon rapport intermédiaire de stage, j’ai donc longuement vanté son aptitude à ces tâches certes secondaires mais néanmoins vitales, tout en évoquant brièvement l’incapacité de ce jeune être pusillanime à assumer la fonction qui lui avait été impartie aux termes de son contrat de stage. J’ai veillé à obtenir son accord sur ce point crucial, tant il est essentiel à mes yeux que le dégradé accepte son sort sans arrière-pensée, sans quoi il risque de se laisser emporter par le vent pernicieux de l’indignation passagère dès qu’il a quitté le cadre référentiel d’autorité où toutes choses sont simples et claires.

Hélas, c’était sans compter la versatilité de la jeune génération.

Mon stagiaire s’est rebiffé. Il a même invoqué le harcèlement.

Quelqu’un, dans mon dos, a dû lui mettre en tête qu’il ne méritait pas sa dégradation. J’ai été contraint de le réhabiliter, pour éviter un esclandre.

Curieusement, j’ai ressenti une certaine joie à l’idée de lui accorder ma grâce. Dorénavant, mon stagiaire pourra assister à mon travail, à condition qu’il se taise. Je l’ai même autorisé à déplacer l’étagère qui faisait barrage entre mon bureau et le sien. Ce fut un moment très émouvant, ponctué par les signes avant-coureurs d’une lombalgie naissante. Depuis, il me regarde, éperdu de reconnaissance et, parfois, je ressens une bouffée de joie à l’idée que l’encre noble de mon savoir-faire déteigne sur la page vierge de son encéphale.

Décidément, la vie n’est qu’une somme d’expériences.

Je me réjouis de rehausser la note de mon neveu, de mon chat et d’Anita. J’imagine déjà leurs bonds de joie. Bien sûr, je m’effacerai, pour qu’ils s’attribuent tout le mérite de ce retour en grâce, au terme d’une petite cure d’austérité.

Qui suis-je pour les priver des saines joies de l’effort récompensé ?

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Tournée générale !

Vingt-sept ans que je rêvais de hurler ça à tue-tête. Vendredi, j’ai franchi le cap. Et j’en ai encore les ventricules qui papillotent.

La tournée générale, c’est l’acte de camaraderie virile par excellence. Immédiatement salué par une salve de grandes tapes dans le dos et de beuglements bestiaux sur fond de tintements de verres entrechoqués. Rien de tel pour recréer du lien social, en ce monde pétri d’individualisme et d’autisme informatique.

La tournée générale, c’est aussi un tout petit acte de mutinerie, bien circonscrit dans l’espace et dans le temps, contre l’esprit de corps dans les tavernes bruxelloises. Et en plus, ça remplit les coffres de l’Etat. Je ne suis pas peu fier de moi.

J’ai, néanmoins, deux regrets.

Le premier, c’est qu’on ait supprimé les bourses. J’aurais bien voulu jeter une bourse en cuir remplie de pièces d’or sur le comptoir en criant « tournée générale ! ». Elle aurait suivi un délicat arc de cercle, avant de s’affaler sur le zinc dans un joli tintement lourd. A défaut de bourse, j’ai lancé une carte de banque, mais ça n’a pas du tout eu le même effet et la serveuse m’a enjoint de la ramasser tout de suite sur un ton sans réplique. Les femmes ne comprennent rien à la logique révolutionnaire sous-jacente aux tournées générales.

Mon deuxième regret, c’est d’avoir choisi le Belga pour crier « tournée générale ! ». Le Belga compte une bonne centaines de places assises, sans compter la terrasse. Ajoutez les gens debout, les fumeurs congelés à l’extérieur et les badauds rameutés par les pleurs de joie, et vous atteindrez rapidement le nombre rondement sinistre de 150 personnes, à vue de nez. 150 personnes que j’ai dû rincer à l’oeil, pour alimenter l’esprit subversif qui couvait sous le paquebot Flagey en cette journée de mobilisation générale.

Mais au diable l’avarice, si la liberté est à ce prix.

Comme toute expérience de vie, ma première tournée générale m’a donné à réfléchir sur notre lot commun à nous, les humains [1]. Je retiendrai deux leçons de vie fondamentales, que je vous livre généreusement, une fois n’est pas coutume.

D’abord, la providence offre toujours une main secourable à celui qui accomplit une belle et bonne action. C’est donc sans surprise, quoique avec une joie sincère, que j’ai découvert que la carte Visa que j’avais utilisée pour désaltérer les camarades n’était pas la mienne, mais celle de Basile, dont je suis sûr qu’il partage mon engagement social et qu’il ne lit jamais ses décomptes bancaires, deux qualités rares et enviables qui balaient mes remords naissants.

Ensuite, les gens raffolent de la gratuité. J’ai vu un jeune homme avec un col de chemise très net engloutir son picon-bière d’un coup sec pour profiter de ma générosité. Une dame on ne peut plus respectable a délaissé son thé vert pour commander à mon compte un punch flanqué d’une cerise confite empalée sur un mini-parasol chinois, toute langue dehors. Un gros monsieur chauve et probablement irlandais a abandonné sa bière encore pleine pour en commander une autre, rigoureusement identique. Tous se bousculaient au bar, un sourire avide aux lèvres. Les bouches se tendaient, obscènes, pour saisir les pailles, les mains tremblaient en guettant les verres, les langues claquaient en attendant leur dû et de petits bruits de succion montaient de partout, comme dans une cantine de home. Il y avait dans cette ruée une telle sauvagerie qu’à un moment, j’ai craint qu’à défaut d’être immédiatement contentés, mes invités me bussent, me slurpassent ou me suçassent moi-même. C’est à la pratique bisannuelle du yoga que je dois d’être resté stoïque et d’avoir poursuivi, au péril de ma vie, l’observation méthodique du phénomène fascinant qui se déroulait sous mes yeux.

Car l’économie réalisée ne suffisait pas à expliquer l’élan de mes compagnons. C’est la conscience d’accéder, par le truchement d’un viatique alcoolisé consommé en communion, à une conscience sociale plus élevée, quoique plus floue, qui animait la foule d’une ferveur presque mystique. Septante-deux heures plus tard, j’en ai toujours les larmes aux yeux.

Entre mille et une scènes d’effusions spontanées qui ont eu lieu ce soir-là, j’en retiendrai une qui m’a particulièrement ému. Alors que j’adressais des sourires niais à une charmante demoiselle dont la frange inégale chatouillait coquettement des sourcils bruts et voluptueux, j’ai été happé par le gros monsieur chauve et décidément irlandais. Il m’a serré dans ses pattes mal léchées, en proclamant l’union éternelle entre l’Irlande et la Belgique. J’ignore si ce monsieur était habilité à représenter son pays. En tout cas, il mériterait d’être diplomate : alors qu’on se connaissait à peine, il m’a invité à séjourner chez lui, et chez n’importe lequel de ses compatriotes, pour toute la durée des vacances de Noël. De mon côté, je n’ai pas démérité : j’ai promis à l’Irlande un transfert de technique brassicole, pour les arracher à la triste platitude de leurs crus nationaux. Nous nous sommes quittés bons camarades, ravis d’avoir restauré un petit peu de lien international en ces temps de repli communautariste aux relents eurosceptiques.

J’espère que d’autres suivront mon exemple.

Qu’ils me fassent savoir par avance l’heure et l’endroit : Killian et moi, nous serons les piliers indéfectibles de leur engagement, ici ou à Dublin.


[1] J’aborderai le lot des bêtes dans une prochaine contribution, après les fêtes de fin d’années. Je refuse de me documenter sur la conscience animale juste avant de déguster ma dose annuelle de foie gras poêlé.

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Chacun son Code

On a failli régionaliser le Code de la Route.

Hélas, une fois de plus, on s’est contenté d’une demi-mesure, à cause des simagrées de quelques activistes belgicains qui ont tué dans l’œuf ce projet ambitieux et visionnaire.

Quelle tristesse.

Notez qu’à bien y réfléchir, la proposition manquait d’audace. Le Code de la Route devrait devenir une compétence communale, pour s’adapter aux spécificités topographiques et aux conditions de trafic locales.

Par exemple, en haut de chez moi, il y a un semi-cul-de-sac. En apparence, c’est un cul-de-sac, mais au tout dernier moment, une petite ruelle file brusquement vers la droite comme un Ă©lecteur centriste déçu. Aucun panneau ne signale cette salutaire Ă©chappatoire, ni la soudainetĂ© du virage, qui totalise non moins de 90 degrĂ©s. Des conducteurs font demi-tour parce qu’ils se croient pris au piège, mais comme la rue est Ă  sens unique, ils  se chamaillent avec les conducteurs suivants Ă  grands renforts d’avertisseurs, ce qui a le don d’augmenter mon sentiment innĂ© d’angoisse matinale. Quant aux camions, ils se heurtent Ă  un virage Ă  angle droit radicalement impraticable pour un semi-remorque, sous les yeux des clients d’un snack-durum-pita qui les observent d’un air goguenard. Les routiers les plus Ă©motifs croient avoir affaire Ă  une bande de naufrageurs et manoeuvrent prĂ©cipitamment pour s’échapper. C’est alors le bip bip lancinant de leur marche arrière qui alimente mon anxiĂ©tĂ© en me rappelant mon premier Ă©lectroencĂ©phalogramme.

Bref, c’est le chaos.

Depuis deux ans, j’envoie à l’administration l’ébauche d’un nouveau panneau, qui permettrait de résoudre définitivement le problème. Sans vouloir me vanter, les qualités esthétiques de mon croquis feraient pâlir d’envie jusqu’au concepteur du panneau S35. Je me suis basé sur un banal panneau F45, mais j’ai barré le cul-de-sac, en pointillés pour montrer que ce n’est pas vraiment un cul-de-sac même si a en a tout l’air, et j’ai ajouté une petite barre vert espoir qui mène à une autre barre blanc cassé plus large, chevauchée par un couple de licornes stylisées, crinières au vent, la corne délicatement torsadée, en pleine ruade, pour symboliser le retour à la liberté. On m’a répondu qu’il n’y avait pas suffisamment de lieux semblables à travers le pays pour justifier l’introduction d’un nouveau panneau dans le Code de la Route. J’ai précisé qu’il ne fallait pas prendre mes licornes au pied du trait, mais mon courrier est resté lettre morte. Depuis, la situation ne fait qu’empirer, dans l’indifférence générale.

Et ce n’est pas tout.

Devant chez moi, il y a fréquemment des apparitions de gros hamsters ou de tout petits chiens au beau milieu de la chaussée [1]. Comme si le macadam générait spontanément des hamsters ou de tout petits chiens. Soucieux de participer à la sécurisation de la voirie, j’ai aussitôt demandé qu’on installât un panneau mettant en garde les usagers. Mais figurez-vous qu’il n’existe aucun panneau adapté. Il y en a pour les biches, les vaches, les piétons et les cyclistes mâles, les écoliers accompagnés et les grenouilles (uniquement en saison), mais pas pour les gros hamsters ou les tout petits chiens. Résultat : l’hécatombe se poursuit. La semaine dernière, j’en ai encore concassé deux. Si le Code de la Route était communal, ces drames auraient pu être évités et la fille de mon voisin de gauche ne passerait pas son temps à déposer des menaces de mort et les étrons de son nouveau bouvier dans ma boîte aux lettres.

Décidément, à tous ces problèmes, il faut une réponse locale, adaptée aux réalités du terrain. A une époque où la souplesse, l’adaptabilité et la spécialisation occupent le haut du podium des indicateurs de performance, un Code de la Route national, ou même régional, ne se justifie plus.

Ce qui nous conduit naturellement à reconsidérer d’autres règles à prétention nationale, voire universelle.

Les Droits de l’Homme, par exemple.

Les Droits de l’Homme gagneraient beaucoup à être communalisés.

Tout le monde sait que l’Homme de Sint-Martens-Latem est radicalement différent de celui de Farciennes. Le premier est blond et blanc, grand, entrepreneur, riche, vêtu à la dernière mode, il parle le flamand et tout plein d’autres langues, il mange tôt dans un silence pesant et vit dans une villa entourée d’un jardin à l’herbe rase ceint d’une haie de buis militairement taillée, sise entre une pépinière et un terrain de golf et protégée des intrusions par une grille monumentale en acier trempé. Le second est noir de jais et bronzé, courtaud, chômeur, pauvre, mal fagoté, il parle l’italien et le français, il mange tard dans un brouhaha assourdissant et vit dans une maison ouvrière coincée entre deux autres maisons rigoureusement identiques, n’étaient la boîte aux lettres et l’inscription sur la sonnette dont l’encre fatiguée dégouline le long de l’étiquette à la manière d’un titre de film d’épouvante de série z.

Pourquoi donc donner à ces deux hommes les mêmes droits, quand ils n’ont pas les mêmes besoins ?

Par exemple, l’Homme de Sint-Martens-Latem n’a que faire du droit à la liberté d’association, puisqu’il a atteint un stade de développement humain qui aboutit nécessairement à un paisible individualisme, périodiquement étendu à la famille cellulaire composée d’un conjoint et de 1,6 enfant, le cadet ayant perdu une jambe lors d’un accident de bobsleigh. Quant à l’Homme de Farciennes, qu’a-t-il à faire du respect de sa vie privée, lui dont la famille nombreuse et multigénérationnelle s’entasse au petit bonheur superposé tout au long de ses 200 m² habitables, en toute promiscuité, et qui ne jure que par la camaraderie ?

Rien.

Chacun d’eux aspire, fût-ce inconsciemment, à des Droits de l’Homme mieux adaptés à ses conditions de vie.

Citoyens responsables, unissons-nous pour mieux scinder. Ne laissons pas le vent roboratif de réformes institutionnelles qui souffle sur notre beau pays s’éteindre comme un feu de paille. Communalisons les Droits de l’Homme, le système métrique et les températures, les tables de multiplication et l’alphabet, la monnaie et le solfège, les codes de navigation fluviale, aérienne et spatiale, le droit de la guerre, l’écriture Braille, les standards Unicode, les codes barre et les timbres postaux !

Une nouvelle ère de liberté et d’innovation s’ouvre à nous : Jette pourra instaurer la conduite à gauche, Dendermonde pourra frapper des pièces de 7 centimes et supprimer la clef de fa, Spy pourra troquer les degrés Celsius contre les degrés Fahrenheit pour doper le tourisme en donnant l’impression qu’il y fait toujours plus chaud.

Nous vivons un moment historique.

Faisons en sorte que dans plusieurs années, on reparle avec émoi de cet automne belge.


[1] Je n’ai jamais pu vérifier s’il s’agissait de gros hamsters ou de tout petits chiens parce qu’en cas d’impact, je continue ma route jusqu’à ce qu’ils se détachent du pneu, sinon il faut racler les rainures pendant des heures.

On a failli régionaliser le Code de la Route.

Hélas, une fois de plus, on s’est contenté d’une demi-mesure, à cause des simagrées de quelques activistes belgicains qui ont tué dans l’œuf ce projet ambitieux et visionnaire.

Quelle tristesse.

Notez qu’à bien y réfléchir, ce projet manquait d’audace. Le Code de la Route devrait devenir une compétence communale, pour s’adapter aux spécificités topographiques et aux conditions de trafic locales.

Par exemple, en haut de chez moi, il y a un semi-cul-de-sac. En apparence, c’est un cul-de-sac, mais au tout dernier moment, une petite ruelle file brusquement vers la droite comme un électeur centriste déçu. Aucun panneau ne signale cette salutaire échappatoire, ni la soudaineté du virage, qui totalise non moins de 90 degrés. Des conducteurs font demi-tour parce qu’ils se croient pris au piège, mais comme la rue est à sens unique, ils se chamaillent avec les conducteurs suivants, à grands renforts d’avertisseurs, ce qui a le don d’augmenter mon sentiment inné d’angoisse matinale. Quant aux camions, ils se heurtent à un virage à angle droit radicalement impraticable pour un semi-remorque, sous les yeux des clients d’un snack-durum-pita qui les observent d’un air goguenard. Les routiers les plus émotifs croient avoir affaire à une bande de naufrageurs et manoeuvrent précipitamment pour s’échapper, et c’est alors le bip bip lancinant de leur marche arrière qui alimente mon anxiété en me rappelant mon premier électroencéphalogramme.

Bref, en haut de ma rue, c’est le chaos.

Depuis deux ans, j’envoie à l’administration l’ébauche d’un nouveau panneau, qui permettrait de résoudre définitivement le problème. Sans vouloir me vanter, les qualités esthétiques de mon croquis feraient pâlir d’envie jusqu’au concepteur du panneau S35. Je me suis basé sur un banal panneau F45, mais j’ai barré le cul-de-sac, en pointillés pour montrer que ce n’est pas vraiment un cul-de-sac même si a en a tout l’air, et j’ai ajouté une petite barre vert espoir qui mène à une autre barre blanc cassé plus large, chevauchée par un couple de licornes stylisées, crinières au vent, la corne délicatement torsadée, le mâle en pleine ruade, pour symboliser le retour à la liberté. On m’a répondu qu’il n’y avait pas suffisamment de lieux semblables à travers le pays pour justifier l’introduction d’un nouveau panneau dans le Code de la Route. J’ai précisé qu’il ne fallait pas prendre mes licornes au pied du trait, mais mon courrier est resté lettre morte. Depuis, la situation ne fait qu’empirer, dans l’indifférence générale.

Et ce n’est pas tout.

Devant chez moi, il y a fréquemment des apparitions de gros hamsters ou de tout petits chiens au beau milieu de la chaussée [1]. Comme si le macadam générait spontanément des hamsters ou de tout petits chiens. Soucieux de participer à la sécurisation de la voirie, j’ai aussitôt demandé qu’on installât un panneau mettant en garde les usagers. Mais figurez-vous qu’il n’existe aucun panneau adapté. Il y en a pour les biches, les vaches, les piétons et les cyclistes mâles, les écoliers accompagnés et les grenouilles (uniquement en saison), mais pas pour les gros hamsters ou les tout petits chiens. Résultat : l’hécatombe se poursuit. La semaine dernière, j’en ai encore concassé deux. Si le Code de la Route était communal, ces drames auraient pu être évités et la fille de mon voisin de gauche ne passerait pas son temps à déposer des menaces de mort et les étrons de son nouveau bouvier dans ma boîte aux lettres.

Un dernier exemple, encore plus Ă©difiant : dans mon quartier, les jeunes ont besoin d’un quad pour se dĂ©penser physiquement et se rendre Ă  l’école. Leurs parents, soucieux de la sĂ©curitĂ© de leur progĂ©niture, savent qu’un vĂ©lo ou une motocyclette n’est pas assez stable et optent donc sagement pour le quad. Mais rien n’est fait pour adapter les conditions de circulation, par exemple en interdisant les rues Ă  tout ce qui les encombre, provoquant l’agacement bien lĂ©gitime de ces jeunes gens avides de liberté : poussettes, vieilles Ă  caddies, piĂ©tons, bicyclettes, voitures, charrettes Ă  bras et j’en passe… Et puis on s’étonne qu’il y ait des accidents.

Décidément, à tous ces problèmes, il faut une réponse locale, adaptée aux réalités du terrain.

D’autant que je refuse de payer pour tous ces panneaux qui ne me servent à rien. Par exemple, dans mon quartier, aucune pente n’atteint une déclivité de 10% – raison pour laquelle les jeunes achètent des quads plutôt que des caisses à savon –, d’où l’inutilité patente des panneaux A3, mais aussi F95 et C39, voire même A19 et A 51. Pourtant, on en imprime à tire-larigot, de ces panneaux. Avec mes impôts.

A une époque où la souplesse, l’adaptabilité et la spécialisation occupent le haut du podium des indicateurs de performance, un Code de la Route national, ou même régional, ne se justifie plus. Il faut un Code de la Route communal.

Ce qui nous conduit naturellement à reconsidérer d’autres règles à prétention nationale, voire universelle.

Les Droits de l’Homme, par exemple.

Les Droits de l’Homme gagneraient beaucoup à être communalisé.

Tout le monde sait que l’Homme de Sint-Martens-Latem est radicalement différent de celui de Farciennes. Le premier est blond et blanc, grand, entrepreneur, riche, vêtu à la dernière mode, il parle le flamand et tout plein d’autres langues, il mange tôt dans un silence pesant et vit dans une villa entourée d’un jardin à l’herbe rase ceint d’une haie de buis militairement taillée, sise entre une pépinière et un terrain de golf et protégée des intrusions par une grille monumentale en acier trempé. Le second est noir de jais et bronzé, courtaud, chômeur, pauvre, mal fagoté, il parle l’italien et le français, il mange tard dans un brouhaha assourdissant et vit dans une maison ouvrière coincée entre deux autres maisons rigoureusement identiques, n’étaient la boîte aux lettres et l’inscription sur la sonnette dont l’encre fatiguée dégouline le long de l’étiquette à la manière d’un titre de film d’épouvante de série z.

Pourquoi donc donner à ces deux hommes les mêmes droits, quand ils n’ont pas les mêmes besoins ?

Par exemple, l’Homme de Sint-Martens-Latem n’a que faire du droit à la liberté de réunion et d’association, puisqu’il a atteint un stade de développement humain qui aboutit nécessairement à un paisible individualisme, périodiquement étendu à la famille cellulaire composée d’un conjoint et de 1,6 enfant, le cadet ayant perdu une jambe au cours d’un accident de bobsleigh. Quant à l’Homme de Farciennes, qu’a-t-il à faire du respect de sa vie privée, lui dont la famille nombreuse et multigénérationnelle s’entasse au petit bonheur superposé tout au long de ses 200 m² habitables, en toute promiscuité ?

Rien.

Chacun d’eau aspire à des Droits de l’Homme mieux adaptés à ses conditions de vie.

Citoyens responsables, unissons-nous pour mieux scinder. Ne laissons pas le vent roboratif de réforme institutionnelle qui souffle sur notre beau pays s’éteindre comme un feu de paille. Communalisons les Droits de l’Homme, le système métrique et les températures, les tables de multiplication et l’alphabet, la monnaie et le solfège, les codes de navigation fluviale, aérienne et spatiale, le droit de la guerre, l’écriture Braille, les standards Unicode et la valeur des timbres postaux !

Une nouvelle ère de liberté et d’innovations s’ouvre à nous : Jette pourra instaurer la conduite à gauche, Dendermonde pourra frapper des pièces de 7 centimes et supprimer la clef de fa, Spy pourra troquer

On a failli régionaliser le Code de la Route.

Hélas, une fois de plus, on s’est contenté d’une demi-mesure, à cause des simagrées de quelques activistes belgicains qui ont tué dans l’œuf ce projet ambitieux et visionnaire.

Quelle tristesse.

Notez qu’à bien y réfléchir, ce projet manquait d’audace. Le Code de la Route devrait devenir une compétence communale, pour s’adapter aux spécificités topographiques et aux conditions de trafic locales.

Par exemple, en haut de chez moi, il y a un semi-cul-de-sac. En apparence, c’est un cul-de-sac, mais au tout dernier moment, une petite ruelle file brusquement vers la droite comme un électeur centriste déçu. Aucun panneau ne signale cette salutaire échappatoire, ni la soudaineté du virage, qui totalise non moins de 90 degrés. Des conducteurs font demi-tour parce qu’ils se croient pris au piège, mais comme la rue est à sens unique, ils  se chamaillent avec les conducteurs suivants, à grands renforts d’avertisseurs, ce qui a le don d’augmenter mon sentiment inné d’angoisse matinale. Quant aux camions, ils se heurtent à un virage à angle droit radicalement impraticable pour un semi-remorque, sous les yeux des clients d’un snack-durum-pita qui les observent d’un air goguenard. Les routiers les plus émotifs croient avoir affaire à une bande de naufrageurs et manoeuvrent précipitamment pour s’échapper, et c’est alors le bip bip lancinant de leur marche arrière qui alimente mon anxiété en me rappelant mon premier électroencéphalogramme.

Bref, en haut de ma rue, c’est le chaos.

Depuis deux ans, j’envoie à l’administration l’ébauche d’un nouveau panneau, qui permettrait de résoudre définitivement le problème. Sans vouloir me vanter, les qualités esthétiques de mon croquis feraient pâlir d’envie jusqu’au concepteur du panneau S35. Je me suis basé sur un banal panneau F45, mais j’ai barré le cul-de-sac, en pointillés pour montrer que ce n’est pas vraiment un cul-de-sac même si a en a tout l’air, et j’ai ajouté une petite barre vert espoir qui mène à une autre barre blanc cassé plus large, chevauchée par un couple de licornes stylisées, crinières au vent, la corne délicatement torsadée, le mâle en pleine ruade, pour symboliser le retour à la liberté. On m’a répondu qu’il n’y avait pas suffisamment de lieux semblables à travers le pays pour justifier l’introduction d’un nouveau panneau dans le Code de la Route. J’ai précisé qu’il ne fallait pas prendre mes licornes au pied du trait, mais mon courrier est resté lettre morte. Depuis, la situation ne fait qu’empirer, dans l’indifférence générale.

Et ce n’est pas tout.

Devant chez moi, il y a fréquemment des apparitions de gros hamsters ou de tout petits chiens au beau milieu de la chaussée [1]. Comme si le macadam générait spontanément des hamsters ou de tout petits chiens. Soucieux de participer à la sécurisation de la voirie, j’ai aussitôt demandé qu’on installât un panneau mettant en garde les usagers. Mais figurez-vous qu’il n’existe aucun panneau adapté. Il y en a pour les biches, les vaches, les piétons et les cyclistes mâles, les écoliers accompagnés et les grenouilles (uniquement en saison), mais pas pour les gros hamsters ou les tout petits chiens. Résultat : l’hécatombe se poursuit. La semaine dernière, j’en ai encore concassé deux. Si le Code de la Route était communal, ces drames auraient pu être évités et la fille de mon voisin de gauche ne passerait pas son temps à déposer des menaces de mort et les étrons de son nouveau bouvier dans ma boîte aux lettres.

Un dernier exemple, encore plus Ă©difiant : dans mon quartier, les jeunes ont besoin d’un quad pour se dĂ©penser physiquement et se rendre Ă  l’école. Leurs parents, soucieux de la sĂ©curitĂ© de leur progĂ©niture, savent qu’un vĂ©lo ou une motocyclette n’est pas assez stable et optent donc sagement pour le quad. Mais rien n’est fait pour adapter les conditions de circulation, par exemple en interdisant les rues Ă  tout ce qui les encombre, provoquant l’agacement bien lĂ©gitime de ces jeunes gens avides de liberté : poussettes, vieilles Ă  caddies, piĂ©tons, bicyclettes, voitures, charrettes Ă  bras et j’en passe… Et puis on s’étonne qu’il y ait des accidents.

Décidément, à tous ces problèmes, il faut une réponse locale, adaptée aux réalités du terrain.

D’autant que je refuse de payer pour tous ces panneaux qui ne me servent à rien. Par exemple, dans mon quartier, aucune pente n’atteint une déclivité de 10% – raison pour laquelle les jeunes achètent des quads plutôt que des caisses à savon –, d’où l’inutilité patente des panneaux A3, mais aussi F95 et C39, voire même A19 et A 51. Pourtant, on en imprime à tire-larigot, de ces panneaux. Avec mes impôts.

A une époque où la souplesse, l’adaptabilité et la spécialisation occupent le haut du podium des indicateurs de performance, un Code de la Route national, ou même régional, ne se justifie plus. Il faut un Code de la Route communal.

Ce qui nous conduit naturellement à reconsidérer d’autres règles à prétention nationale, voire universelle.

Les Droits de l’Homme, par exemple.

Les Droits de l’Homme gagneraient beaucoup à être communalisé.

Tout le monde sait que l’Homme de Sint-Martens-Latem est radicalement différent de celui de Farciennes. Le premier est blond et blanc, grand, entrepreneur, riche, vêtu à la dernière mode, il parle le flamand et tout plein d’autres langues, il mange tôt dans un silence pesant et vit dans une villa entourée d’un jardin à l’herbe rase ceint d’une haie de buis militairement taillée, sise entre une pépinière et un terrain de golf et protégée des intrusions par une grille monumentale en acier trempé. Le second est noir de jais et bronzé, courtaud, chômeur, pauvre, mal fagoté, il parle l’italien et le français, il mange tard dans un brouhaha assourdissant et vit dans une maison ouvrière coincée entre deux autres maisons rigoureusement identiques, n’étaient la boîte aux lettres et l’inscription sur la sonnette dont l’encre fatiguée dégouline le long de l’étiquette à la manière d’un titre de film d’épouvante de série z.

Pourquoi donc donner à ces deux hommes les mêmes droits, quand ils n’ont pas les mêmes besoins ?

Par exemple, l’Homme de Sint-Martens-Latem n’a que faire du droit à la liberté de réunion et d’association, puisqu’il a atteint un stade de développement humain qui aboutit nécessairement à un paisible individualisme, périodiquement étendu à la famille cellulaire composée d’un conjoint et de 1,6 enfant, le cadet ayant perdu une jambe au cours d’un accident de bobsleigh. Quant à l’Homme de Farciennes, qu’a-t-il à faire du respect de sa vie privée, lui dont la famille nombreuse et multigénérationnelle s’entasse au petit bonheur superposé tout au long de ses 200 m² habitables, en toute promiscuité ?

Rien.

Chacun d’eau aspire à des Droits de l’Homme mieux adaptés à ses conditions de vie.

Citoyens responsables, unissons-nous pour mieux scinder. Ne laissons pas le vent roboratif de réforme institutionnelle qui souffle sur notre beau pays s’éteindre comme un feu de paille. Communalisons les Droits de l’Homme, le système métrique et les températures, les tables de multiplication et l’alphabet, la monnaie et le solfège, les codes de navigation fluviale, aérienne et spatiale, le droit de la guerre, l’écriture Braille, les standards Unicode et la valeur des timbres postaux !

Une nouvelle ère de liberté et d’innovations s’ouvre à nous : Jette pourra instaurer la conduite à gauche, Dendermonde pourra frapper des pièces de 7 centimes et supprimer la clef de fa, Spy pourra troquer les degrés Celsius contre les degrés Fahrenheit pour doper le tourisme en donnant l’impression qu’il y fait toujours plus chaud.

Nous vivons un moment historique.

Faisons en sorte que dans plusieurs années, on reparle avec émoi de cet automne belge.


[1] Je n’ai jamais pu vérifier s’il s’agissait de gros hamsters ou de tout petits chiens parce qu’en cas d’impact, je continue ma route jusqu’à ce qu’ils se détachent de ma roue, sinon il faut gratter pendant des heures.

les degrés Celsius contre les degrés Fahrenheit pour doper le tourisme en donnant l’impression qu’il y fait toujours plus chaud.

Nous vivons un moment historique.

Faisons en sorte que dans plusieurs années, on reparle avec émoi de cet automne belge.


[1] Je n’ai jamais pu vérifier s’il s’agissait de gros hamsters ou de tout petits chiens parce qu’en cas d’impact, je continue ma route jusqu’à ce qu’ils se détachent de ma roue, sinon il faut gratter pendant des heures.

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