Maria (4)
J’ai revu Maria.
Basile m’avait parlé de ce bar, avec un squelette de baleine pendu au plafond. J’adore les squelettes de baleine, mais généralement on en voit peu, surtout quand on reste loin de la mer par haine du sable comme c’est mon cas. J’ai vu le squelette, j’ai sifflé d’admiration, j’ai baissé la tête, et là ,  sous la 37ème côte, il y avait Maria. J’ai continué de siffler, elle a cligné des yeux, deux fois, puis elle a mis le cap sur le bar. Je l’ai observée de loin, en essayant de respirer par le ventre. Elle avait toujours les cheveux qui tourbillonnent et une drôle d’oreille d’elfe, mais elle avait caché son très joli front, avec une frange.
J’adore les franges.
On a beau savoir que derrière, il y a très vraisemblablement un front, les franges augmentent dramatiquement la curiosité. C’est comme les nuisettes, les gants longs résille ou les chaussettes lignées, sauf que c’est bio.
Dès que je les ai vues, sa frange et elle, j’ai ressenti des signes inquiétants : un vide d’air dans l’estomac, une perte partielle d’équilibre, une envie impérieuse de fumer et de boire et de manger des cacahuètes en même temps. Comme on ne peut plus fumer et que c’était un bar chic interdit aux cacahuètes, je suis allé commander une bière.
Maria causait avec un autre type. Elle m’a gratifié d’un hochement de tête et le type, d’une bise. J’aurais préféré l’inverse, mais j’ai pris un air impénétrable. Lui, il ressemblait à Thomas Fersen, sans le chapeau. Ca m’a intimidé. J’ai réfléchi à mon approche : il fallait que je frappe fort. Que des répliques désopilantes, avec une part de mystère, un fond intelligent et la voix la plus grave possible, comme celle du gars qui fait la voix off de toutes les bandes-annonces de films hollywoodien, mais en français.
Pour me mettre en voix, je suis allé fumer deux cigarettes et demie. Quand je suis revenu, Maria était captivée par Thomas Fersen, qui avait la voix de Nick Cave et la faisait rire aux éclats. Il fallait agir vite. J’ai voulu lui dire un truc impertinent, pour la désarçonner. Je n’ai pensé à rien d’impertinent. J’ai voulu lui faire un compliment, pour la toucher. Je n’ai pensé qu’à des trucs niais. Finalement, j’ai décidé qu’il valait mieux faire semblant d’être son ami, pour gagner sa confiance et ne pas l’oppresser avec mon désir naissant. Ca, ça a bien marché : elle n’a pas du tout senti mon désir naissant. J’ai guetté tous les signes qui pouvaient trahir son désir naissant à elle : bouche entrouverte, regard un peu trop long, passage de la main dans les cheveux, soupir langoureux, tête penchée sur le côté, main discrètement posée sur ma hanche. C’était difficile, parce qu’elle me tournait le dos. Je me suis déplacé, l’air de rien, en faisant des pas de crabe. Et je l’ai vue enchaîner tous ces signes, en même pas 30 secondes.
Malheureusement, ils Ă©taient destinĂ©s Ă l’ignoble Thomas Cave.
J’étais en train de perdre pied. Il fallait que je me distingue. J’ai dĂ©cidĂ© de tout miser sur son instinct maternel: je lui ai dit que quand j’étais petit, j’avais les pieds en canard et que les gamins me suivaient en criant « coin coin ». Elle n’a pas entendu. J’ai rĂ©pĂ©tĂ©, plus fort, et Thomas Cave a Ă©clatĂ© de rire. Maria pas. Elle s’est tournĂ©e vers moi et m’a souri tendrement. Je me suis dit « Bravo Georges ! ». Elle m’a dit « SacrĂ© Jean… ». Un moment, j’ai cru qu’elle allait me caresser les cheveux, alors j’ai baissĂ© la tĂŞte en oubliant que je n’avais plus de cheveux sur le dessus et que quand il faisait chaud, les gens se voyaient dans mon crâne, ce qui est toujours intimidant. Elle s’est regardĂ©e, elle a remis une mèche en place derrière son oreille et puis elle s’est tournĂ©e vers le bar, mais j’ai bien senti qu’elle Ă©tait prise dans mes filets. Elle le savait, je le savais, Thomas Cave le savait. D’ailleurs, il me regardait sans rien oser dire, au bord du naufrage.
Il fallait que je pousse mon avantage. J’ai pensĂ© Ă dĂ©clarer mon amour Ă©ternel Ă Maria, en mettant un genou en terre, mais le sol Ă©tait sale et j’avais mis mon beau pantalon en velours cĂ´telĂ© orange. J’ai voulu dĂ©crocher une cĂ´te de la baleine pour la lui offrir, mais j’étais trop petit. J’ai pensĂ© Ă l’inviter Ă danser un slow langoureux sur un air de Chris Isaac, avant de me rappeler qu’on avait Ă©radiquĂ© les juke box Ă cause des lecteurs MP3. Alors je suis allĂ© fumer une cigarette pour mettre au point ma tactique. Et lĂ , j’ai eu une illumination : j’allais lui offrir une bière. Un geste d’amour simple, dĂ©saltĂ©rant et jovial.
Quand je suis revenu, Thomas Cave lui offrait une côte de baleine, un genou en terre, et l’invitait à danser un slow langoureux sur un air spécialement commandé au DJ. Ca m’a déprimé. J’ai bu la bière que j’avais commandée en attendant que ça passe. Ce n’est pas passé : il connaissait le DJ qui lui avait programmé tout un set de slows langoureux. Je me suis dit que j’allais faire un truc sublime : commander un double scotch et pleurer sur le bar, la tête posée sur mes bras croisés. Ou casser mon verre et déclencher une bagarre générale, avant de me faire jeter à la rue par la grande porte pivotante. Ou monter sur la baleine et menacer de me jeter dans le vide si Maria ne m’embrassait pas. Mais comme j’ai le vertige, j’ai décidé d’aller affiner ma stratégie aux lieux d’aisance.
Aux toilettes, je me suis vengĂ© sur un type qui n’arrivait pas Ă pisser tant que j’étais lĂ . J’ai vu qu’il attendait que je parte, mais je suis restĂ©, jusqu’à ce qu’il soit obligĂ© de renoncer. Ca m’a mis du baume au cĹ“ur. Après, je me suis laissĂ© distraire par une publicitĂ© pour un rasoir Ă 17 lames orientables. Le mannequin ressemblait Ă Thomas Fersen. Je l’ai dĂ©fiĂ© du regard, il n’a pas osĂ© rĂ©agir. Je me sentais requinquĂ©.
En sortant, j’ai vu Maria qui se séchait les mains. C’était un signe. Jamais je n’avais vu quelqu’un utiliser une soufflerie électrique avec une telle sensualité. J’ai regardé ses mains. Elle aussi, pour voir si elles étaient sèches. Elle est passée à côté de moi en me disant « Salut, Jean ». Thomas Cave l’attendait. Il a commencé à marcher avec les pieds en canard, en faisant « coin coin ». Elle n’a pas ri. Elle est revenue vers moi et elle m’a embrassé. Sur la joue, mais embrassé quand même.
J’ai rougi, elle pas. J’ai ressenti un truc énorme, elle pas. Elle a remonté les escaliers, moi pas. Mais j’ai bien senti qu’un courant passait entre nous. Rien ne serait plus jamais comme avant.
Je suis content d’avoir revu Maria.

Mr Glon,
Amateur de boursin cuisine comme je suis, je souhaite vous faire part d’une de mes multiples petites rĂ©ussites culinaires qui font la joie de ma « Maria » quand celle-ci ressent le besoin d’obtenir rĂ©confort et petites attentions amoureuses. Pour trouver les ingrĂ©dients indispensables Ă cette surprise qui ne pourra que toucher la fibre gourmande de l’Ă©lue de vos pensĂ©es, je ne vous conseillerai que trop ce petit Panier Express de l’avenue d’Auderghem ou, quand bien mĂŞme vous n’y trouveriez pas tout votre bonheur, ce grand Carrefour de la place Jourdan.
Vous seront utiles : un boursin cuisine Ă l’Ă©chalote, des champignons (pas de Paris, c’est trop simple pour un si beau palais que celui de son coeur), un filet de dinde (Ă couper en morceaux), 20 cl de crème culinaire, des croquettes et de la roquette.
Dans une poĂŞle, faites d’abord revenir les champignons finement coupĂ©s. Puis, y cuire les morceaux de dinde. Ajoutez un peu d’herbes de Provence, du sel marin et du poivre blanc. Quand cela vous paraĂ®t Ă point, versez 10 cl de crème ainsi que la moitiĂ© de votre boursin cuisine. Laissez mijoter pendant quelques instants dont vous profiterez pour plonger les croquettes dans l’huile chaude. Finalement, disposez le tout sur une belle assiette de votre service en porcelaine blanc que votre grand-mère vous a lĂ©guĂ© en cadeau de mariage Ă l’avance et vous ne pourrez que constater l’effet immĂ©diat de ce met qui ravira tout l’immeuble de ses effluves envoutantes.
Vous me direz : « Mais pourquoi diable me proposer une recette de cuisine ? »
Et bien, au moins, ainsi se rappellera-t-elle que vous vous appelez Georges et non Jean. A moins qu’il s’agisse du petit nom qu’elle aime vous affubler par caprice fĂ©minin.
Si elle trouve que c’est trop gras, faites-lui remarquer que sur le couvercle du boursin Ă l’Ă©chalote il est inscrit « light ».
Si elle n’aime pas, faites-lui une omelette avec les restes, ça marche aussi.
Bien Ă vous,
Richard
Merci pour ces exquises tranches de vie si finement racontées !
D’ailleurs, Ă quand un autre post ?
Je pense qu’il a voulu ajouter des champignons des bois dans ma recette au boursin et que soit il est encore occupĂ© de les chercher au parc LĂ©opold ou soit il y en a trouvĂ©…