Marché de Noël
C’est la dix-septième fois que je noue mes lacets.
Ils finiront par se douter de quelque chose.
Tout le monde affiche un sourire béat de Noël, en écoutant des chants de Noël et en mangeant des plats de Noël. Des churros et du chili con carne, principalement. Les lâches. Ils se goinfrent tranquillement, pendant que nous, les artistes, nous prenons des risques inconsidérés pour les divertir. Car ils réclament du spectacle. Du sensationnel. Des figures.
Si je suis monté sur cette patinoire, c’est à cause de Basile. Devant la vendeuse de couques, il a parié un cougnou aux raisins secs que je n’oserais pas faire un huit. J’ai relevé le pari, à cause des raisins secs et des yeux noisette de la tenancière. J’ai même dit que je ferais mon huit en marche arrière.
Que c’était niais.
Dès les premiers centimètres, je réalise mon erreur. Mon expérience de patineur à roulettes ne sert à rien sur la glace. La glace glisse, les patins n’ont pas de freins et la patinoire n’est même pas chauffée. En plein hiver, alors qu’il neige sûrement quelque part, plus haut.
Agrippé à la rambarde, je fais semblant de calculer ma trajectoire. Des patineurs épuisés se laissent mourir sur la glace, sans un cri. Un dernier nuage de buée s’échappe de leurs lèvres ravinées et bleuies. Si je reste ici, c’est la mort assurée.
Imperceptiblement, je me décale vers la sortie. Je dirai à Basile que c’est la figure du tourteau : un moonwalk latéral bien plus complexe qu’un vulgaire huit. Flanqué de sa maraîchère, il sirote une Kriek chaude en me regardant d’un air narquois. Cet homme, que je considérais jusque là comme un ami, avec qui j’ai défait le monde pendant de nombreuses soirées à grand renfort de Pinot gris, est prêt à risquer ma vie pour gagner une triple boule de pâte farcie de raisins exsangues. Quelle désillusion. Mais je n’entrerai pas dans son jeu. Parfois, le plus grand courage réside dans la fuite.
Héla, ma retraite est compromise. A droite, un couple fricote contre la paroi. Un Péruvien et une Lapone, à en juger par leurs bonnets. J’essaye de les pousser, mais ils sont déjà collés à la rambarde, totalement gelés. A gauche, c’est la piste des moins de 8 ans. Je refuse d’aller sur la piste des moins de 8 ans. Fuir, peut-être, mais avec panache.
Je n’ai plus le choix, il faut que j’affronte le milieu de la patinoire.
Là où il n’y a plus aucune rambarde.
Et subitement, tout devient clair. J’aperçois mon trajet, en pointillés rouge et bleu : les têtes encapuchonnées des marmots qui font la file pour entrer sur la piste des moins de 8 ans, placées à une hauteur parfaite pour me servir de points d’appui. Braves petits.
Beaucoup d’entreprises grandioses sont ruinées par un petit détail. Dans mon cas, il s’agit d’un cordon ombilical mal tranché. Un de mes appuis glisse vers sa maman en geignant qu’il ne veut pas y aller, alors que je suis à mi-chemin de la gloire. Le temps que je le rattrape pour lui reprocher sa lâcheté, mon nez se loge profondément dans la glace. Ou plutôt l’inverse. Pendant un instant, je m’avoue vaincu. Que mon sang pur abreuve les sillons laissés par les lames des patins. Georges Glon n’ira pas plus loin.
C’est en voyant le visage hilare de Basile, bien planqué dans ses bottines, que je décide de rejeter mon sort en bloc. Je me relève. Blessé, mais sublime. Et là , le miracle survient. Mes jambes chassent alternativement la neige, sans le moindre effort. Mes mouvements sont fluides, presqu’aériens. Je ne pense plus. Je ne suis plus que chevilles et patins. Qu’il est doux d’accéder à la virtuosité sans gammes ni sueur.
Une chose, cependant, me tarabuste. J’ai chaud dans le dos et j’ai beau ne rien faire, je continue d’avancer. Des moufles à lignes orange et mauve son posées sur mon torse. Or mes moufles à moi sont d’un bleu Microsoft uni et serrées contre mes joues. Arrivé à hauteur de Basile, je comprends son plan machiavélique : c’est la vendeuse de cougnou qui m’a fait faire mon huit. Elle s’écarte de moi en me couvant d’un regard chaud et franc de femme d’extérieur. Elle me dit que j’ai des dispositions et qu’elle m’offre volontiers un cougnou.
Quelle abjecte humiliation.
Me déposséder de mon exploit, quand j’étais si proche de la victoire.
Je la chasse du revers de la main : elle verra ce que je suis capable de faire sans traîner un poids mort embusqué dans mon dos. Elle quitte la piste, subjuguée par tant de courage.
* * *
C’est la vingt-septième fois que je noue mon lacet. Inutile de se précipiter : Basile et sa comparse dégustent un boudin au chou sans m’adresser un regard. Et sans public, pas d’exploit.
Plus que trois heures avant que la patinoire ferme, pourvu qu’ils ne se retournent jamais.
Dire qu’il croit l’épater en lui apportant du boudin au chou. Quel idiot.
J’ai faim.
