Pauvres standards
J’ai dégradé la note de mon neveu.
Ca n’a pas été une décision facile. Mais les affaires de mon frère vont de mal en pis, et mon neveu n’offre plus les garanties requises de solvabilité par procuration. Je l’ai donc convoqué, pour qu’il me restitue les précieux ouvrages que je lui avais gracieusement prêtés, dont un exemplaire relié de 9 Chickweed Lane et un essai sur les puzzles de paysages poitevins. Je l’ai averti que les prochains emprunts seraient soumis à des conditions strictes, dont l’augmentation de la caution à déposer lors de l’enlèvement.
Mon neveu s’est montré très coopératif. La mine basse et la voix mal assurée, comme il sied aux dégradés. Il tremblait un peu, aussi. J’ignore si c’est à cause du froid ou de la honte : je ne l’ai pas laissé entrer chez moi, par crainte de la contagion. Quoi qu’il en soit, je trouvais adéquat qu’il tremblât.
L’avantage d’un neveu est que l’on peut s’exercer aux joies de la paternité sans s’encombrer du cortège de geignements et de vomissures impromptues sur les chemises fraîchement repassées. Mon neveu a toujours été pour moi un banc d’essai. Mon Mururoa à moi. C’est moi qui l’ai sauvé de son addiction aux jeux vidéo en lui confisquant sa console, et qui lui ai enseigné les joies marquetées du backgammon, qu’il pratique maintenant sans soupirer bêtement dès la trentième manche. En somme, j’en ai fait un homme.
Depuis que j’ai dégradé mon neveu, je ressens une empathie formidable à l’égard des pelotons d’exécution et des responsables du personnel. J’ai compris toute la difficulté qu’il y a à sévir, et la satisfaction qu’éprouve quiconque prend une décision certes grave, mais éminemment juste.
Fort de cette expérience, j’ai abaissé la note de Gontran, qui ne boira plus que du lait A, et celle d’Anita qui devra contribuer par avance à mes frais de chauffage, à concurrence du nombre d’heures passées en mon logis. Elle m’a ri au nez, mais je ne crois pas au hasard : ce n’est pas sans raison qu’elle a abandonné son portefeuille sans surveillance sur mon guéridon.
Happé par un élan irrésistible de dégradation, j’ai ensuite convoqué mon stagiaire dans mon bureau. Comme ce bureau est aussi le sien, je lui ai demandé de sortir et de rentrer, car la solennité du moment aide les esprits simples à fixer durablement les événements dans leur mémoire.
La rémunération de mon stagiaire ne dépend malheureusement pas de mon bon vouloir. Il a donc fallu trouver une autre forme de dégradation, ce qui n’a pas été une mince affaire. Je me torturais les méninges en comparant les capsules vertes et brunes de notre nouvelle machine à café, lorsqu’il m’a offert la solution sur un plateau d’argent. Comme je lui reprochais la tiédeur du second café qu’il avait tardé à m’apporter, il m’a imprudemment rappelé, dans un accès de sotte révolte, qu’il attendait toujours son rapport intermédiaire de stage.
Un instant, son ingénuité m’a touché.
Il m’a fallu touiller trois fois et demie dans mon café pour reprendre mes esprits.
J’ai renoncé depuis longtemps à illuminer les synapses rassises de mon stagiaire, car il y a dans notre relation un je-ne-sais-quoi de potentiellement concurrentiel qui m’a toujours dissuadé de favoriser son émulation. Il m’a été facile de le convaincre de son entière responsabilité à cet égard : c’est une de ces natures peu assurées, qu’on peut faire vaciller au moindre avis négatif. Ensuite, tout a été question de logique. Comme il était incapable d’appliquer ce que je ne lui enseignais pas, il a très naturellement accepté de se contenter de tâches mineures, à la mesure de ses faibles capacités. J’insiste sur le fait qu’il s’épanouissait pleinement dans ses nouvelles fonctions, tandis que je le saupoudrais de compliments sur le zèle dont il faisait preuve en aspirant les claviers et en nous ravitaillant en sandwiches club.
Dans mon rapport intermédiaire de stage, j’ai donc longuement vanté son aptitude à ces tâches certes secondaires mais néanmoins vitales, tout en évoquant brièvement l’incapacité de ce jeune être pusillanime à assumer la fonction qui lui avait été impartie aux termes de son contrat de stage. J’ai veillé à obtenir son accord sur ce point crucial, tant il est essentiel à mes yeux que le dégradé accepte son sort sans arrière-pensée, sans quoi il risque de se laisser emporter par le vent pernicieux de l’indignation passagère dès qu’il a quitté le cadre référentiel d’autorité où toutes choses sont simples et claires.
Hélas, c’était sans compter la versatilité de la jeune génération.
Mon stagiaire s’est rebiffé. Il a même invoqué le harcèlement.
Quelqu’un, dans mon dos, a dû lui mettre en tête qu’il ne méritait pas sa dégradation. J’ai été contraint de le réhabiliter, pour éviter un esclandre.
Curieusement, j’ai ressenti une certaine joie à l’idée de lui accorder ma grâce. Dorénavant, mon stagiaire pourra assister à mon travail, à condition qu’il se taise. Je l’ai même autorisé à déplacer l’étagère qui faisait barrage entre mon bureau et le sien. Ce fut un moment très émouvant, ponctué par les signes avant-coureurs d’une lombalgie naissante. Depuis, il me regarde, éperdu de reconnaissance et, parfois, je ressens une bouffée de joie à l’idée que l’encre noble de mon savoir-faire déteigne sur la page vierge de son encéphale.
Décidément, la vie n’est qu’une somme d’expériences.
Je me réjouis de rehausser la note de mon neveu, de mon chat et d’Anita. J’imagine déjà leurs bonds de joie. Bien sûr, je m’effacerai, pour qu’ils s’attribuent tout le mérite de ce retour en grâce, au terme d’une petite cure d’austérité.
Qui suis-je pour les priver des saines joies de l’effort récompensé ?

Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant pu exister ne serait bien sĂ»r que pur hasard…
Que nenni. C’est de la fiction anticipative.