Alerte !
La forêt de Soignes est dans un état déplorable.
Je viens de le constater de mon propre œil, l’autre étant investi par une mouchette importune. Le pauvre Soignes doit se retourner dans sa tombe.
Songez donc : personne pour penser à désherber. Pas la moindre clôture pour délimiter les chemins et empêcher les jeunes de faire ce que bon leur semble (et l’on sait ce qui leur semble bon, aux jeunes : voyez ce qui s’est passé à Manchester). Pas l’ombre d’une caméra de surveillance, en dépit des innombrables poteaux prêts à l’emploi. Aucun garde-chasse de proximité. Des aires de pique-nique gratuites et non surveillées, livrées aux voyous, à la mortadelle au pistou et aux teckels à poil ras. Des tas de bûches laissés à l’abandon, à la merci du premier joggeur venu en mal de parcours Vita. En somme, voilà une véritable zone de non-droit, avec des portions de terrain entières où l’on ne distingue même pas le type de monoculture sylvestre, tant c’est le fouillis. Dès que la nuit tombe, cet endroit grouille à coup sûr de coupe-jarrets et de papillons, avec tous les risques sécurito-sanitaires que cela suppose.
Et personne ne se plaint.
Pire : tout le monde fait mine de trouver cela parfaitement normal.
J’ai même aperçu des gens cueillir des mûres. Des mûres ! A même la plante ! Nul panneau pour mettre ces inconscients en garde contre le risque d’empoisonnement. Ils se goinfraient sottement de baies couvertes d’urine de renard enragé ou sujet à l’encéphalopathie spongiforme vulpine. A l’heure qu’il est, leurs cadavres recroquevillés servent de pâture aux mulots et aux daims.
J’ai aussi vu – et fui à toutes jambes, loué soit l’état de préservation de mes jarrets en dépit de mon grand âge – une espèce de guêpe mutante, manifestement issue d’un croisement entre la guêpe bien de chez nous (vespula vulgaris, pour les ignares qui ont privilégié les langues modernes) et un scampi. Elle était jaune et noire et aussi rouge, avec un dos velu et un sourire profondément sadique. N’était cette vieille dame empêtrée dans ses bâtons de ski vers laquelle j’ai réussi à détourner l’attention du monstre, je ne serais pas là pour témoigner.
VoilĂ la vĂ©ritĂ© que l’on vous cache, pendant que la majoritĂ© d’entre vous profite de son intermède estival pour Ă©grainer bĂ©atement de petits galets entre ses doigts de pieds, en attendant la marĂ©e haute et son lot de goĂ©lands enrobĂ©s de mazout, le cĂ´lon tout bouffi de chouchous transgĂ©niques. Car les mĂ©dias, avides de plaire aux masses hilares et insouciantes en ces temps d’oisivetĂ© annuelle, se contentent de relayer des nouvelles guillerettes et anodines au dĂ©triment de la vĂ©ritable information, celle qui met en garde contre les innombrables dangers de ce monde effroyable dans lequel nous survivons, pour ma part grâce Ă la consommation immodĂ©rĂ©e de tendresse fĂ©line et de chocolat noir – noisettes.
N’était ma vigilance, le drame qui se trame sous les hêtraies resterait ignoré de tous.
Jusqu’à ce que…
Jusqu’à ce que de ce maquis tout proche, que des édiles frileux ont négligé de faire raser à grands coups de pelles métalliques quand il était encore temps, moitié par veulerie politique, moitié par nostalgie d’un monde sauvage prétendument fertile et harmonieux, jusqu’à ce que de ce maquis tout proche écris-je, déferlent sur la ville sans défense des hordes de jeunes brigands et d’insectes mutants (vespula gambis, pour les empotés qui négligent l’étymologie au profit de la comptabilité) assoiffés de pillage, de viol et de pollen.
Les « responsables », et je pèse mes guillemets, de la part administrative de nos destinées  sont à ce point aveugles qu’ils ont – tenez-vous bien – eux-mêmes intentionnellement pavé la route qui mène à ce repaire d’envahisseurs qu’est la forêt de Soignes. Ils ont aménagé une piste cyclable de Delta jusqu’au Rouge cloître. Ni plus, ni moins. Aurait-on imaginé Fidel Castro établir une liaison en ferry entre Miami et la Baie des Cochons ? Conçoit-on que la commune d’Uccle accepte l’installation de stations Villo sur son territoire ? Non. Mille fois non. Ceux-là ont du plomb dans la cervelle.
Et ce n’est pas tout.
Cette piste,  revĂŞtue tout du long d’un dĂ©licat gravillon finement calibrĂ© qui mĂ©nage les roues les plus fines tout en titillant gaillardement les accroches des pneus tous terrains (surtout si vous roulez en Notubes, RaceKing SS 2.2 derrière et Mountain King SS 2.4 devant),  est non seulement cyclable, mais aussi piĂ©tonnable, tryciclable, voire rollerisable. On imagine combien ce tapis rouge mâchera la besogne des nouveaux Vandales, invitĂ©s Ă dĂ©ferler par  multiples voies de terre, pour ne rien dire des divisions vespuloportĂ©es qui atteindront immĂ©diatement, Ă dĂ©faut de filets de protection Ă maillage fin recouvrant la forĂŞt – ce qui aurait pourtant constituĂ© le b.a.-ba d’une politique prĂ©ventive et proactive digne de ces adjectifs –, le cĹ“ur stratĂ©gique de la ville, c’est-Ă -dire chez moi, Ă©tant entendu que tout ce qui pourrait advenir ensuite m’indiffère totalement, le monde extĂ©rieur Ă©tant indigne d’intĂ©rĂŞt hors de ma prĂ©sence, consciente et prĂ©servĂ©e dans une enveloppe charnelle intacte et exempte de piqĂ»res disgracieuses autant qu’inesthĂ©tiques.
Bien sûr, je voudrais pouvoir vous réconforter.
Vous dire : dormez sur vos deux oreilles. Les forces de l’ordre veillent.
Hélas, je ne sais si mon cri de mise en garde sera entendu.
Qui, comme moi, s’est dĂ©jĂ trouvĂ© lucide parmi les hagards, sait que le risque de se voir Cassandre en son pays est grand. Qu’importe, mon devoir est de rĂ©pĂ©ter inlassablement mon message salvateur : claquemurez-vous, colmatez vos dessous de portes Ă l’aide du rembourrage de votre matelas ou de pâte Ă sel; posez sur vos balcons des traquenards Ă base de Westvleteren Triple. Tout n’est peut-ĂŞtre pas perdu et j’entends entretenir une petite lumière, peut-ĂŞtre vacillante, peut-ĂŞtre mĂŞme trompeuse, mais une lumière tout de mĂŞme au sein de vos cĹ“urs, parce que l’inverse serait inconvenant quoique plus agrĂ©able, surtout en ce qui concerne les dames.
Vous voilà prévenus.
