Chausse-trappe (1)
Plus mon bras s’enfonce dans ma poubelle, à la recherche de cette demi-Pall Mall jetée dans un moment de rage sanitaire, plus mon amour-propre se fissure.
Entendons-nous : il y a d’autres circonstances qui entachent l’amour-propre.
Par exemple, lorsque vous demandez sa main à une femme qui vous dit préférer la garder. Ou lorsque vous ratez une quiche aux poireaux. Ou lorsque vous échouez à un test de Rorschach au cours d’un processus de sélection pour un emploi au sein de l’amicale papillonophile de Baisy-Thy. Mais, tandis que les épluchures de concombre forment un délicat serpentin autour de mon avant-bras droit, je me dis que j’ai atteint un point de non-retour. Partiellement à cause de la vigueur du ressort du couvercle de ma poubelle, qui a gobé mon bras droit. Une merveille de mécanique hollandaise. Solide comme une écluse. Aïe.
Dire que j’aurais pu descendre chez mon Indien – qui se fait passer pour un Pakistanais pour cultiver son exotisme, mais personne n’est dupe –  pour acheter un paquet de cigarettes tout neuf. Cet homme reste d’une discrétion absolue quant aux assuétudes de ses clients. Mais je redoute qu’à la vue de mon bras embusqué dans une poubelle à pédale, il fasse un écart. Par crainte d’un Paki-jacking injustifié.
Si j’étais fort et courageux, je me rongerais le bras. Les renards et les alpinistes le font. Et les renards et les alpinistes sont forts et courageux. Mais je trouve injuste d’en être réduit à l’extrémité d’amputer le bout de mon bras, alors que je vis reclus chez moi pour éviter tout danger. Il me faut donc trouver un autre stratagème.
Le dimanche soir n’est pas un moment approprié pour chercher des stratagèmes. On devrait toujours avoir le droit de postposer sa recherche de stratagèmes au mercredi matin. Hélas, nécessité fait loi : la perspective de dormir avec mes immondices me rebute. Elevez vos enfants dans un monde aseptisé… Il va falloir prendre le problème à bras le corps. Et affronter ma boîte à outils. J’en frémis : les outils sont des objets spécialement conçus pour vous blesser. Particulièrement les pinces. Encore plus particulièrement les clefs anglaises.
Plus les petites rainures de ma clef anglaise s’enfoncent dans l’un des cinq seuls doigts qui me sont restés fidèles, plus mon amour-propre se fissure. Mes vies possibles défilent devant mes yeux embués de larmes, à cause d’un oignon mort-vivant.
Moi, docte et toqué devant un auditoire d’apprentis-chefs coq.
Ou moi, svelte et hâlé, les gonades bien ajustées dans un maillot à la Elio, fièrement campé sur un tremplin juché 100 mètres au-dessus d’une piscine olympique.
Ou encore moi, blanc et léger, plantant l’étendard de la Fédération Wallonie-Bruxelles sur le sol désolé de la planète Mars un jour de grand vent.
Nulle part je n’ai le bras captif dans une poubelle à pédale.
Il est clair que mon existence a basculé, trois ans avant l’année du cheval. Sans doute faut-il tirer un enseignement de ce coup du sort. Les imbéciles diront que mieux vaut arrêter de fumer. Sans voir que le sens profond de nos actions nous échappe toujours.
Prenez un homme qui se serait coincé le bras dans sa poubelle à pédale en cherchant une moitié de cigarette. En réfléchissant un peu, avec ou sans canapé, la signification de son action nous sautille aux yeux : cet homme ne devrait pas s’occuper des ordures. Il devrait disposer de petit personnel, adapté aux dimensions modestes de sa cambuse ([1]). Ou éviter de décommander Anita les soirs où son blocage au stade oral le force à commettre des actes dégradants. Ou ne pas se brouiller avec sa voisine du dessous.
Quoique…
Qui mieux qu’elle, qui a relĂ©guĂ© son amour-propre au rang de paillasson Ă pois, pourrait-il me comprendre ? A situation dĂ©sespĂ©rĂ©e, voisine neurasthĂ©nique.
À suivre … (le temps que Georges prenne son courage avec la main qui lui reste)
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Cher monsieur Glon,
Bien que remplie de joie de vous voir de retour, je ne peux m’empêcher de vous exprimer ma consternation face à cet épisode de la poubelle à pédale.
La détermination et l’audace dont vous commenciez à faire preuve lors de vos dernières apparitions (votre enquête sur les supermarchés était rondement et hardiment menée, quoiqu’en ait pensé la police) avaient éveillé en moi l’espoir de vous voir accomplir enfin votre destinée héroïque. Me voilà bien désillusionnée. Je ne prendrai pas la peine de revenir sur les basses motivations qui ont conduit votre bras à échouer parmi les épluchures de concombre. Mais en choisissant la solution « voisine du dessous » plutôt que l’automutilation, vous avez manqué votre Grand Soir. Non seulement les renards, mais n’importe quelles loutres, chiens ou autres rats musqués n’auraient pas hésité une seconde en telle situation. Gontran lui-même eut été plus téméraire que vous.
À ce rythme, l’étendard de la FWB n’est pas près de flotter dans l’espace. Et dire que la Belgique comptait sur vous.
Je ne vous félicite pas, donc, et espère vous voir revenir dans le droit chemin,
Une admiratrice effroyablement déçue
Ma petite Bertha,
Mon apport protéiné journalier est mesuré au centigramme près.
Ajoutez un bout de bras et me voilà tout déséquilibré.
Sinon, je n’aurais pas hĂ©sitĂ© une seconde…
Pensez-vous.