Attentat
On a incendié mon hypermarché.
Surtout les frigos de mon hypermarché, sans doute par goût du paradoxe.
Depuis, il n’y a plus de produits frais, à cause du feu. Une odeur de câble brûlé flotte dans le rayon vins où je déguste mon Pouilly fumé. Là où j’avais coutume de soupeser mes courgettes, il y a un expert qui examine des circuits. L’endroit évoque les plus beaux jours de la planification agraire soviétique.
Je condamne vigoureusement cet acte barbare.
Mes voisins se sont résignés à vivre dans la peur. Chaque jour, ils vont et viennent avec des stocks de surgelés glanés dans d’autres boutiques, en prévision du prochain attentat. Mon voisin de gauche a acheté un congélateur bahut. La vieille du bas de la rue traîne dans son sillage un deuxième cabas d’appoint. On se croirait revenu à la veille du réveillon de l’an 2000. Et la Sûreté de l’Etat ne fait rien : le Ministre de l’Intérieur ignore si la lutte contre la destruction de circuits électriques relève des affaires courantes.
Une fois n’est pas coutume, je dois me débrouiller seul.
Mes soupçons se portent immédiatement sur les épiciers du quartier. C’est à eux que profite le crime. Ils ont toujours été jaloux de mon hypermarché. Ce sont des réactionnaires, qui font tout un foin du contact humain, au détriment de l’efficacité robotique. Dans mon hypermarché, mes épinards en branche et moi, nous ne devons pas perdre de temps en vains salamalecs. Le scanner est toujours enjoué. Il ne se vexe pas si on ne le salue pas. Il ne jouit pas de cet odieux privilège des épiciers, qui gardent jalousement les cigarettes et le bourbon derrière leur comptoir, pour vous obliger à étaler vos dépendances en place publique.
Mon enquête commence par mon épicier grec. Il faut que je parle à sa fille, entre quatre murs. Naturellement, Métis dément. Mais je sens bien qu’elle est troublée. Il y a des signes qui ne trompent pas. Elle me demande de cesser de braquer ma lampe-torche sur ses pupilles. Elle répète son alibi avec un aplomb suspect. Et surtout, elle tape du pied contre le mur.
Du morse.
La félonne prévient son père qui se cache dans la réserve, l’oreille collée contre la paroi comme un sparadrap sur une croûte.
Je lui lance un regard perçant en quittant le magasin. Elle sait que je sais. Le vent fait battre les pans de mon imperméable comme des ailes de raie manta. Au loin hurle une sirène de police. Un téléphone portable entonne la Danse des Chevaliers du Roméo & Juliette de Prokofiev. Une sortie magnifique, n’était la marche inégale et le tintement ridicule d’une clochette qui estompe mon ultime mise en garde: « I will be back ! » [1]. Métis rit nerveusement, pour cacher son envie de se confier, tant le poids de la faute de son père écrase ses fluettes épaules dont l’exemplaire gauche est coquettement offert à mes regards par le truchement prétendument fortuit d’un col trop lâche. Le jour où la vérité éclatera, je saurai préserver cette pauvre enfant de la vindicte populaire, en échange de quelques menues faveurs.
Mais gardons la tĂŞte froide.
Mon épicier grec n’a pu agir seul. C’est un exécutant, pas une tête pensante. Depuis Epicure, les Grecs ne pensent plus ; ils creusent des déficits. Cet homme fait sûrement partie d’un syndicat du crime réunissant les épiciers du quartier. Et je sais qui tire les ficelles.
Mes pas et la pente naturelle de la rue me mènent jusque chez l’épicier pakistanais du bas de la rue. En réalité, cet homme est Sri Lankais, mais il laisse tout le monde l’appeler « le Paki », sans jamais protester. Il a quelque chose à cacher. On ne vit pas dans le mensonge sans raison.
Toutes les preuves sont là  : des centaines de briquets rouges, des sacs en papier et des bouteilles de gel combustible pour fondues savoyardes. La parfaite panoplie du pyromane. Pour éviter mon regard, il fixe obstinément l’écran de sa télévision où dégouline un mélodrame bollywoodien. Son comparse compte des liasses de billets grosses comme des briques : la recette des surgelés vendus dans la journée. Le prix du crime.
De retour chez moi, je rédige un rapport accablant. Tout se recoupe : leur rancœur à l’égard de mon hypermarché, les emplacements stratégiques de leurs boutiques encerclant le grand magasin, leurs frigos remplis de surgelés subtilement mis en valeur par le même écriteau intitulé « surgelés ».
A la police, on m’accueille froidement.
Un inspecteur au teint de nĂ©on ose me dire que mon dossier est « lĂ©ger ». 18 pages de tenants et aboutissants, 3 schĂ©mas du dĂ©roulement des opĂ©rations, un camembert reprĂ©sentant la nouvelle rĂ©partition des parts du marchĂ© de glace stracciatella dans le quartier depuis le sinistre, 9 photographies des lieux, 2 agrafes et une reliure collĂ©e noire avec couverture translucide, dont coĂ»t : 7 euros et 43 cents, encre non comprise. LĂ©ger… Cet incompĂ©tent a le toupet d’ajouter que l’incendie de mon hypermarchĂ© Ă©tait accidentel.
Cet homme est vendu aux marchands.
Plus qu’à dévoiler toute cette histoire à la presse. Tant pis pour le scandale. Je vois déjà les gros titres : « Un citoyen intrépide démantèle un réseau d’épiciers terroristes ».
A la rédaction, on m’accueille froidement.
[1] En français, « Je serai de retour ! ». Les dernières mises en garde ont plus d’impact si elles sont dites en anglais, sans rater la marche.
