Procrastination
Il y a deux catégories de gens [1].
Les gens qui font les choses à temps, et ceux qui s’y prennent trop tard.
La plupart des gens proclament leur appartenance à la 2ème catégorie. C’est le syndrome du premier de classe qui veut se faire accepter par les cancres. Pour débusquer les imposteurs, il suffit de leur demander s’ils ont déjà fait leurs courses de Noël. Il y a aussi ceux qui font tour à tour partie de l’une ou l’autre catégorie. Ce sont les cyclothymiques. Abandonnons-les à leur malheureuse inconstance et concentrons-nous sur les gens de la seconde catégorie. Ceux qui souffrent constamment. Car les membres de la deuxième catégorie pâtissent d’un défaut de priorisation. La priorisation est un néologisme managérial qui pâtit d’un défaut d’esthétique phonétique.
Prenons un exemple concret : moi, parce que je me connais bien.
J’appartiens à la seconde catégorie depuis que j’ai été premier de classe en activité complémentaire grec. Ancien. A l’heure qu’il est, je devrais déjà avoir fait toutes mes courses de Noël. Et pourtant, j’écris ce texte. Rationnellement, c’est inconséquent. Cela va provoquer du stress, une digestion capricieuse et peut-être, à terme, une mort précoce dans une chambre commune d’un hôpital défraîchi, au milieu des baxters. Si j’agis de la sorte, au mépris du danger, c’est par abnégation. Pour faire école, à la veille des vacances. Je veux déclencher une prise de conscience chez tous ceux qui écrivent un texte au lieu de faire leurs courses de Noël. Et leur éviter, par mon sacrifice, un sort funeste. Louez-moi donc, juste après le Petit Jésus dont c’est tout de même l’anniversaire demain.
Pour ceux qui, comme moi, écrivent des textes au lieu de faire leurs courses de Noël, je n’aurai que quatre mots : cessez-là , vous errez. Jetez-vous immédiatement dans les magasins, avant qu’il n’y ait plus de Bongo ni de DVD collector de Desperate Housewives. Pour vous donner du courage, voici quelques directives.
Il y a 5 manières de faire les courses de Noël.
Elles sont présentées ici par ordre décroissant de pertinence, selon un ratio investissement / retour sur investissement.
1. Achetez des cadeaux qui vous plaisent, sans égard pour les destinataires. Par exemple, si vous aimez les chiens, achetez un os en mousse à votre grand-mère et dites-lui qu’elle peut le changer, surtout si elle habite très loin du magasin. Profitez-en pour acheter vos croquettes favorites et des petits chaussons d’hiver qui préservent votre tapis-plain au retour de la promenade. C’est sans conteste la meilleure méthode. Vous passerez un bon moment dans un magasin qui vous plaît. Vous savez où trouver ce magasin et vous pouvez vous faire plaisir.
2. Choisissez uniquement des cadeaux intellectuels, au hasard. Par exemple « Du spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier » de Kandinsky. La personne qui recevra votre cadeau se sentira coupable s’il ne lui plaît pas et n’osera pas le manifester. Veillez auparavant à lire un résumé du cadeau intellectuel sur Wikipédia, pour ne pas avoir l’air idiot si le destinataire est un artiste féru de spiritualité, en particulier si c’est un peintre. Cette méthode présente l’avantage de la rapidité.
3. Achetez un cadeau décroissant. Le cadeau décroissant se distingue du cadeau radin parce qu’il est supposé être le fruit de votre temps et de votre talent. Tout l’art consiste donc à faire passer un cadeau radin (par exemple une paire de moufles trouvée à côté du container des Petits Riens) pour un cadeau décroissant (la même paire de moufles, prétendument tricotée avec amour de vos blanches mains). Cette méthode est la plus économique, mais elle n’est pas exempte de risque si le destinataire de votre cadeau fréquente le même container des Petits Riens que vous. Le cadeau décroissant par excellence reste le cadeau immatériel, comme une pensée positive ou une mélodie composée par votre voisin clarinettiste et enregistrée sur une clef USB, que vous conserverez après avoir transféré le fichier. Attention : le cadeau décroissant ne doit pas être confondu avec le cadeau coopératif, tel le kit médical offert aux petits enfants du Tiers-Monde au nom du destinataire de votre cadeau. Le cadeau coopératif exige une dépense, ce qui est contraire à la philosophie du cadeau décroissant et à la bonne santé de votre portefeuille.
4. Achetez un bon d’achat. C’est une bonne solution. Mais renseignez-vous au prĂ©alable auprès du destinataire de votre cadeau. S’il projette lui aussi d’acheter un bon d’achat, autant que vous soldiez directement les comptes en versant la diffĂ©rence entre les montants des bons d’achats, par virement bancaire. Pour vous assurer que le solde soit en votre faveur, interrogez le destinataire de votre cadeau sur la valeur envisagĂ©e avant de fixer votre propre montant, Ă une valeur infĂ©rieure.
5. Achetez un cadeau qui plaît à votre destinataire. C’est un choix déplorable. Il vous faudra réfléchir, ce qui n’est jamais bon. Vous devrez courir dans des endroits sinistres, tels les magasins de vêtements pour enfants ou les boutiques de décoration intérieure. L’angoisse vous étreindra le colon jusqu’à ce qu’on vous libère d’un « Oh, comme c’est joli » suffisamment bien joué que pour avoir l’air sincère.
Je n’aborderai pas ici la possibilité de ne rien offrir. Je le ferai la prochaine fois, vu que même la Fnac est à présent fermée et que je n’ai toujours aucun cadeau de Noël, ce qui augure d’une rupture familiale certes douloureuse, mais ô combien économique.
Puisse mon sacrifice vous avoir sauvés.
Joyeux Noël,
[1] En réalité, il y en a davantage, mais en raison de l’application de mon nouveau Plan d’Austérité Ménagère Et de Ligature des Agréments (PAMELA), j’ai éteint ma chaudière et mes doigts sont gelés. Je me contenterai donc d’en exposer deux.
