Le paria
Hier, j’ai rencontré un contrôleur fiscal.
Hors de chez moi, ce qui m’a rassuré.
Cet homme m’a ému. Entre deux bouchées de sandwich au rosbif, il m’a confié combien il se sentait seul. Virtuellement, surtout. Personne n’accepte d’être son ami sur Facebook. Il a tout tenté : se faire passer pour un comptable, utiliser un pseudonyme, escamoter sa mallette frappée des lettres SPF FINANCES sur la photographie de son profil. Rien n’y fait.
Il est la victime d’une véritable ségrégation numérique.
Même sa femme a refusé de devenir son amie. Elle a prétexté que leur relation n’était pas amicale. Le pauvre homme était bouleversé: l’amour charnel avait fui son foyer à la suite d’une rééducation postnatale difficile, l’amour spirituel s’était évanoui après le contrôle malheureux de sa belle-sœur puéricultrice. Seule lui restait l’amitié.
Ils sont des centaines dans la même situation. Econduits de toutes parts, chassés comme des brebis galeuses en dépit d’une hygiène corporelle irréprochable, à en juger par mon échantillon, ils ont fait comme tous les exclus : ils se sont regroupés en marge de la masse. C’est de là qu’est né Fisc Book, le réseau social des contrôleurs fiscaux belges. Ce projet visionnaire a vu le jour dans l’appartement de deux fonctionnaires férus d’informatique. Le réseau a tout de suite connu un succès fulgurant. Les exclus déferlaient par centaines, heureux de pouvoir s’exposer en plein jour sur les écrans du monde entier, mallette en main, sans risque qu’on les rejette.
Mais à mi-chemin de son sandwiche, mon infortuné contrôleur m’a avoué qu’il avait perdu la foi dans cette entreprise, dont il a pourtant été l’un des plus fervents promoteurs.
Il est fatigué de recevoir cinq fois par jour la même vidéo d’un contrôle musclé réalisé à Los Angeles, avec course poursuite filmée par hélicoptère. Il ne veut plus signer de pétitions contre la rediffusion bisannuelle du Dîner de Cons. Il n’en peut plus des tchats forcés avec les collègues féminines de Flemalle ou Ganshoren, qui font irruption sur son écran chaque fois qu’il veut consulter sa gazette.
N’était le réconfort désintéressé offert par sa tranche de rôti de bœuf, il se serait écroulé dans mes bras, en pleurs. J’étais submergé par la compassion.
C’est là que j’ai commis une erreur fatale.
Il m’a donné sa carte; je lui ai tendu la mienne, par réflexe.
Ce matin, j’ai mesuré toute l’inconséquence de mon acte. Dans ma boîte de messagerie, tout en haut de la pile des courriers non-lus, trônait une invitation pressante à devenir l’ami du contrôleur. Depuis, j’essaye de me convaincre que tant que je ne l’ouvre pas, il ne m’arrivera rien.
Mais je sais que je suis pris au piège.
Si je refuse de me lier d’amitié avec lui, il me contrôlera sans sommation. Si j’accepte, il découvrira que j’ai passé mes dernières vacances dans un ravissant hôtel-château de Bergerac, où le prix d’une seule nuit dépasse mes revenus mensuels déclarés. Et je risque de perdre instantanément tous mes amis. J’aurais l’impression de convier un membre militant de Blood and Honour à un concert d’Amadou et Mariam.
Je ne vois qu’une solution : me lier rapidement d’amitiĂ© avec des fraudeurs exhibitionnistes, pour que mon cas soit noyĂ© dans la masse. C’est lĂ que vous intervenez. Merci de publier rapidement quelques clichĂ©s de vos propriĂ©tĂ©s immobilières et de vos vacances en Namibie. C’est pour ma bonne cause.
