Les Belges parlent aux Belges
Belges, Belges,
En ces temps troublés, il est temps de détricoter certains lieux communs (*) néfastes à la concorde nationale.
Je détricoterai en français, pour que tout le monde comprenne, même les inaptes.
Pour commencer, nous allons définitivement trancher le cou à un préjugé qui colle à la peau du Wallon, en dépit d’un traitement quotidien à la glycérine.
On dit que le Wallon serait fainéant.
Voyons-y voir.
Munissons-nous d’un tablier imperméable, en veillant à ce qu’il n’entrave pas nos mouvements d’épaules. Saisissons-nous d’un Wallon d’âge mûr et plaçons-le sur le billot, en étirant sa nuque pour faciliter l’équarrissage. Levons la hache du sens critique haut vers le ciel couleur pigeon, et abattons-la d’un mouvement ferme et gracieux, en veillant à ce que la tête de notre généreux cobaye tombe dans le panier d’osier disposé à son attention, sans tacher le parquet. Que découvrons-nous parmi les chairs déchiquetées, une fois taris les petits jets sporadiques de sang épais qui jaillissent de la trachée tranchée ?
De prime abord, rien du tout.
L’étêté semble normalement constitué : les tissus sont sains et le sang a une jolie teinte vermillon. On regretterait presque de l’avoir découpé.
Mais ne soyons pas les dupes de cette posthume esquive.
En examinant plus en détail la dépouille de notre aimable sujet d’expérience, nous constatons une anomalie : son visage conserve la trace indélébile d’un sourire radieux, si pénible qu’ait pu être pour lui la partition de son enveloppe charnelle en deux tronçons inégaux.
D’où provient cette sérénité, en dépit de l’indéniable inconfort de sa situation ?
Pour le savoir, recousons hâtivement notre brave volontaire et replaçons-le dans son environnement naturel. Du haut de son terril reconverti en vignoble, là où il s’enfonçait jadis jusqu’aux tréfonds de la mine, la pelle dans une main et le canari dans l’autre, le voilà qui contemple l’avenir avec confiance, et avec ses yeux. Il sait que son heure est bientôt venue. Sous la maisonnette qu’il a acquise à Chapelle-lez-Herlaimont, après une vie de dure torpeur, gît une véritable mine d’or. De l’or bleu. Des millions de mètres cubes d’une bonne eau bien ferrugineuse, qui clapote mélodiquement à quelques dizaines de mètres sous les ceps.
Cintré dans sa veste d’un cuir fatigué, l’une de ses quatre sources d’allocations familiales collée à sa jambe droite, notre Wallon picore de petites frites froides nappées de sauce riche, en imaginant le nouvel aileron qu’il greffera à l’arrière de sa Subaru, une fois sa fortune faite. Car il entend bien négocier âprement chaque gouttelette de son trésor lorsque la montée de la Manche et la descente du lisier auront eu raison des dernières nappes phréatiques de Flandre.
Il réprime un sanglot en pensant à l’instant où, magnanime, il tendra sa gourde pleine à un horticulteur de Lochristi, dont les azalées seront menacées de lyophilisation faute d’eau pour les irriguer. Il loue la Terre nourricière de lui avoir offert une seconde manne, elle qui déjà lui avait ouvert ses veines pour le gaver de houille.
Voilà pourquoi le Wallon écarte tout ouvrage d’un revers de sa pogne velue et saucée : il sait que les cotisations versées par ses compatriotes du Nord dans les caisses sans fond de la sécurité sociale sont autant d’acomptes sur le prix d’achat des litrons d’eau minérale dont ceux-ci auront demain le plus vital besoin. Foin de paresse : c’est la raison économique qui le guide.
N’était la sympathie spontanée qu’il ressent à l’égard de ses compères flamands, notez que notre Wallon réserverait ses trésors à quelque émir aux poches farcies de pétrodollars. Messieurs les Flamands, réjouissez-vous qu’il accepte vos euros dévalués sans jamais s’en remettre à la concurrence, à l’exception des ravis du RWF qui font du gringue au petit Nicolas. Lors de votre prochaine visite de Redu, jetez-vous dans les bras du premier Wallon venu et remerciez-le chaleureusement. Et si votre Wallon est une Wallonne, aimez-la bruyamment sur une aire d’autoroute bosselée. Si vous savez la satisfaire, peut-être vous cèdera-t-elle d’avance le droit de profiter gracieusement et à jamais de ses humides trésors.
En attendant, le plus sûr moyen de la courtiser reste de cotiser.
Le mois prochain, si le temps le permet, nous disséquerons un cryptobruxellois de Linkebeek, afin de comprendre pourquoi il est si nul en néerlandais.
A la bonne vĂ´tre,
Georges
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(*)Â Je ne parle pas du territoire national, qui peut rester entier, au moins jusqu’au 15 juillet.

EXCELLENT!
Ecellent !