Publication de Georges Glon du fév 4, 2012 dans
Les péripéties idylliques
J’ai revu Maria.
Basile m’avait parlé de ce bar, avec un squelette de baleine pendu au plafond. J’adore les squelettes de baleine, mais généralement on en voit peu, surtout quand on reste loin de la mer par haine du sable comme c’est mon cas. J’ai vu le squelette, j’ai sifflé d’admiration, j’ai baissé la tête, et là ,  sous la 37ème côte, il y avait Maria. J’ai continué de siffler, elle a cligné des yeux, deux fois, puis elle a mis le cap sur le bar. Je l’ai observée de loin, en essayant de respirer par le ventre. Elle avait toujours les cheveux qui tourbillonnent et une drôle d’oreille d’elfe, mais elle avait caché son très joli front, avec une frange.
J’adore les franges.
On a beau savoir que derrière, il y a très vraisemblablement un front, les franges augmentent dramatiquement la curiosité. C’est comme les nuisettes, les gants longs résille ou les chaussettes lignées, sauf que c’est bio.
Dès que je les ai vues, sa frange et elle, j’ai ressenti des signes inquiétants : un vide d’air dans l’estomac, une perte partielle d’équilibre, une envie impérieuse de fumer et de boire et de manger des cacahuètes en même temps. Comme on ne peut plus fumer et que c’était un bar chic interdit aux cacahuètes, je suis allé commander une bière.
Maria causait avec un autre type. Elle m’a gratifié d’un hochement de tête et le type, d’une bise. J’aurais préféré l’inverse, mais j’ai pris un air impénétrable. Lui, il ressemblait à Thomas Fersen, sans le chapeau. Ca m’a intimidé. J’ai réfléchi à mon approche : il fallait que je frappe fort. Que des répliques désopilantes, avec une part de mystère, un fond intelligent et la voix la plus grave possible, comme celle du gars qui fait la voix off de toutes les bandes-annonces de films hollywoodien, mais en français.
Pour me mettre en voix, je suis allé fumer deux cigarettes et demie. Quand je suis revenu, Maria était captivée par Thomas Fersen, qui avait la voix de Nick Cave et la faisait rire aux éclats. Il fallait agir vite. J’ai voulu lui dire un truc impertinent, pour la désarçonner. Je n’ai pensé à rien d’impertinent. J’ai voulu lui faire un compliment, pour la toucher. Je n’ai pensé qu’à des trucs niais. Finalement, j’ai décidé qu’il valait mieux faire semblant d’être son ami, pour gagner sa confiance et ne pas l’oppresser avec mon désir naissant. Ca, ça a bien marché : elle n’a pas du tout senti mon désir naissant. J’ai guetté tous les signes qui pouvaient trahir son désir naissant à elle : bouche entrouverte, regard un peu trop long, passage de la main dans les cheveux, soupir langoureux, tête penchée sur le côté, main discrètement posée sur ma hanche. C’était difficile, parce qu’elle me tournait le dos. Je me suis déplacé, l’air de rien, en faisant des pas de crabe. Et je l’ai vue enchaîner tous ces signes, en même pas 30 secondes.
Malheureusement, ils Ă©taient destinĂ©s Ă l’ignoble Thomas Cave.
J’étais en train de perdre pied. Il fallait que je me distingue. J’ai dĂ©cidĂ© de tout miser sur son instinct maternel: je lui ai dit que quand j’étais petit, j’avais les pieds en canard et que les gamins me suivaient en criant « coin coin ». Elle n’a pas entendu. J’ai rĂ©pĂ©tĂ©, plus fort, et Thomas Cave a Ă©clatĂ© de rire. Maria pas. Elle s’est tournĂ©e vers moi et m’a souri tendrement. Je me suis dit « Bravo Georges ! ». Elle m’a dit « SacrĂ© Jean… ». Un moment, j’ai cru qu’elle allait me caresser les cheveux, alors j’ai baissĂ© la tĂŞte en oubliant que je n’avais plus de cheveux sur le dessus et que quand il faisait chaud, les gens se voyaient dans mon crâne, ce qui est toujours intimidant. Elle s’est regardĂ©e, elle a remis une mèche en place derrière son oreille et puis elle s’est tournĂ©e vers le bar, mais j’ai bien senti qu’elle Ă©tait prise dans mes filets. Elle le savait, je le savais, Thomas Cave le savait. D’ailleurs, il me regardait sans rien oser dire, au bord du naufrage.
Il fallait que je pousse mon avantage. J’ai pensĂ© Ă dĂ©clarer mon amour Ă©ternel Ă Maria, en mettant un genou en terre, mais le sol Ă©tait sale et j’avais mis mon beau pantalon en velours cĂ´telĂ© orange. J’ai voulu dĂ©crocher une cĂ´te de la baleine pour la lui offrir, mais j’étais trop petit. J’ai pensĂ© Ă l’inviter Ă danser un slow langoureux sur un air de Chris Isaac, avant de me rappeler qu’on avait Ă©radiquĂ© les juke box Ă cause des lecteurs MP3. Alors je suis allĂ© fumer une cigarette pour mettre au point ma tactique. Et lĂ , j’ai eu une illumination : j’allais lui offrir une bière. Un geste d’amour simple, dĂ©saltĂ©rant et jovial.
Quand je suis revenu, Thomas Cave lui offrait une côte de baleine, un genou en terre, et l’invitait à danser un slow langoureux sur un air spécialement commandé au DJ. Ca m’a déprimé. J’ai bu la bière que j’avais commandée en attendant que ça passe. Ce n’est pas passé : il connaissait le DJ qui lui avait programmé tout un set de slows langoureux. Je me suis dit que j’allais faire un truc sublime : commander un double scotch et pleurer sur le bar, la tête posée sur mes bras croisés. Ou casser mon verre et déclencher une bagarre générale, avant de me faire jeter à la rue par la grande porte pivotante. Ou monter sur la baleine et menacer de me jeter dans le vide si Maria ne m’embrassait pas. Mais comme j’ai le vertige, j’ai décidé d’aller affiner ma stratégie aux lieux d’aisance.
Aux toilettes, je me suis vengĂ© sur un type qui n’arrivait pas Ă pisser tant que j’étais lĂ . J’ai vu qu’il attendait que je parte, mais je suis restĂ©, jusqu’à ce qu’il soit obligĂ© de renoncer. Ca m’a mis du baume au cĹ“ur. Après, je me suis laissĂ© distraire par une publicitĂ© pour un rasoir Ă 17 lames orientables. Le mannequin ressemblait Ă Thomas Fersen. Je l’ai dĂ©fiĂ© du regard, il n’a pas osĂ© rĂ©agir. Je me sentais requinquĂ©.
En sortant, j’ai vu Maria qui se séchait les mains. C’était un signe. Jamais je n’avais vu quelqu’un utiliser une soufflerie électrique avec une telle sensualité. J’ai regardé ses mains. Elle aussi, pour voir si elles étaient sèches. Elle est passée à côté de moi en me disant « Salut, Jean ». Thomas Cave l’attendait. Il a commencé à marcher avec les pieds en canard, en faisant « coin coin ». Elle n’a pas ri. Elle est revenue vers moi et elle m’a embrassé. Sur la joue, mais embrassé quand même.
J’ai rougi, elle pas. J’ai ressenti un truc énorme, elle pas. Elle a remonté les escaliers, moi pas. Mais j’ai bien senti qu’un courant passait entre nous. Rien ne serait plus jamais comme avant.
Je suis content d’avoir revu Maria.
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Publication de Georges Glon du déc 31, 2011 dans
Les péripéties idylliques
C’est la dix-septième fois que je noue mes lacets.
Ils finiront par se douter de quelque chose.
Tout le monde affiche un sourire béat de Noël, en écoutant des chants de Noël et en mangeant des plats de Noël. Des churros et du chili con carne, principalement. Les lâches. Ils se goinfrent tranquillement, pendant que nous, les artistes, nous prenons des risques inconsidérés pour les divertir. Car ils réclament du spectacle. Du sensationnel. Des figures.
Si je suis monté sur cette patinoire, c’est à cause de Basile. Devant la vendeuse de couques, il a parié un cougnou aux raisins secs que je n’oserais pas faire un huit. J’ai relevé le pari, à cause des raisins secs et des yeux noisette de la tenancière. J’ai même dit que je ferais mon huit en marche arrière.
Que c’était niais.
Dès les premiers centimètres, je réalise mon erreur. Mon expérience de patineur à roulettes ne sert à rien sur la glace. La glace glisse, les patins n’ont pas de freins et la patinoire n’est même pas chauffée. En plein hiver, alors qu’il neige sûrement quelque part, plus haut.
Agrippé à la rambarde, je fais semblant de calculer ma trajectoire. Des patineurs épuisés se laissent mourir sur la glace, sans un cri. Un dernier nuage de buée s’échappe de leurs lèvres ravinées et bleuies. Si je reste ici, c’est la mort assurée.
Imperceptiblement, je me décale vers la sortie. Je dirai à Basile que c’est la figure du tourteau : un moonwalk latéral bien plus complexe qu’un vulgaire huit. Flanqué de sa maraîchère, il sirote une Kriek chaude en me regardant d’un air narquois. Cet homme, que je considérais jusque là comme un ami, avec qui j’ai défait le monde pendant de nombreuses soirées à grand renfort de Pinot gris, est prêt à risquer ma vie pour gagner une triple boule de pâte farcie de raisins exsangues. Quelle désillusion. Mais je n’entrerai pas dans son jeu. Parfois, le plus grand courage réside dans la fuite.
Héla, ma retraite est compromise. A droite, un couple fricote contre la paroi. Un Péruvien et une Lapone, à en juger par leurs bonnets. J’essaye de les pousser, mais ils sont déjà collés à la rambarde, totalement gelés. A gauche, c’est la piste des moins de 8 ans. Je refuse d’aller sur la piste des moins de 8 ans. Fuir, peut-être, mais avec panache.
Je n’ai plus le choix, il faut que j’affronte le milieu de la patinoire.
Là où il n’y a plus aucune rambarde.
Et subitement, tout devient clair. J’aperçois mon trajet, en pointillés rouge et bleu : les têtes encapuchonnées des marmots qui font la file pour entrer sur la piste des moins de 8 ans, placées à une hauteur parfaite pour me servir de points d’appui. Braves petits.
Beaucoup d’entreprises grandioses sont ruinées par un petit détail. Dans mon cas, il s’agit d’un cordon ombilical mal tranché. Un de mes appuis glisse vers sa maman en geignant qu’il ne veut pas y aller, alors que je suis à mi-chemin de la gloire. Le temps que je le rattrape pour lui reprocher sa lâcheté, mon nez se loge profondément dans la glace. Ou plutôt l’inverse. Pendant un instant, je m’avoue vaincu. Que mon sang pur abreuve les sillons laissés par les lames des patins. Georges Glon n’ira pas plus loin.
C’est en voyant le visage hilare de Basile, bien planqué dans ses bottines, que je décide de rejeter mon sort en bloc. Je me relève. Blessé, mais sublime. Et là , le miracle survient. Mes jambes chassent alternativement la neige, sans le moindre effort. Mes mouvements sont fluides, presqu’aériens. Je ne pense plus. Je ne suis plus que chevilles et patins. Qu’il est doux d’accéder à la virtuosité sans gammes ni sueur.
Une chose, cependant, me tarabuste. J’ai chaud dans le dos et j’ai beau ne rien faire, je continue d’avancer. Des moufles à lignes orange et mauve son posées sur mon torse. Or mes moufles à moi sont d’un bleu Microsoft uni et serrées contre mes joues. Arrivé à hauteur de Basile, je comprends son plan machiavélique : c’est la vendeuse de cougnou qui m’a fait faire mon huit. Elle s’écarte de moi en me couvant d’un regard chaud et franc de femme d’extérieur. Elle me dit que j’ai des dispositions et qu’elle m’offre volontiers un cougnou.
Quelle abjecte humiliation.
Me déposséder de mon exploit, quand j’étais si proche de la victoire.
Je la chasse du revers de la main : elle verra ce que je suis capable de faire sans traîner un poids mort embusqué dans mon dos. Elle quitte la piste, subjuguée par tant de courage.
* * *
C’est la vingt-septième fois que je noue mon lacet. Inutile de se précipiter : Basile et sa comparse dégustent un boudin au chou sans m’adresser un regard. Et sans public, pas d’exploit.
Plus que trois heures avant que la patinoire ferme, pourvu qu’ils ne se retournent jamais.
Dire qu’il croit l’épater en lui apportant du boudin au chou. Quel idiot.
J’ai faim.
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Publication de Georges Glon du déc 19, 2011 dans
Les gloseries
J’ai dégradé la note de mon neveu.
Ca n’a pas été une décision facile. Mais les affaires de mon frère vont de mal en pis, et mon neveu n’offre plus les garanties requises de solvabilité par procuration. Je l’ai donc convoqué, pour qu’il me restitue les précieux ouvrages que je lui avais gracieusement prêtés, dont un exemplaire relié de 9 Chickweed Lane et un essai sur les puzzles de paysages poitevins. Je l’ai averti que les prochains emprunts seraient soumis à des conditions strictes, dont l’augmentation de la caution à déposer lors de l’enlèvement.
Mon neveu s’est montré très coopératif. La mine basse et la voix mal assurée, comme il sied aux dégradés. Il tremblait un peu, aussi. J’ignore si c’est à cause du froid ou de la honte : je ne l’ai pas laissé entrer chez moi, par crainte de la contagion. Quoi qu’il en soit, je trouvais adéquat qu’il tremblât.
L’avantage d’un neveu est que l’on peut s’exercer aux joies de la paternité sans s’encombrer du cortège de geignements et de vomissures impromptues sur les chemises fraîchement repassées. Mon neveu a toujours été pour moi un banc d’essai. Mon Mururoa à moi. C’est moi qui l’ai sauvé de son addiction aux jeux vidéo en lui confisquant sa console, et qui lui ai enseigné les joies marquetées du backgammon, qu’il pratique maintenant sans soupirer bêtement dès la trentième manche. En somme, j’en ai fait un homme.
Depuis que j’ai dégradé mon neveu, je ressens une empathie formidable à l’égard des pelotons d’exécution et des responsables du personnel. J’ai compris toute la difficulté qu’il y a à sévir, et la satisfaction qu’éprouve quiconque prend une décision certes grave, mais éminemment juste.
Fort de cette expérience, j’ai abaissé la note de Gontran, qui ne boira plus que du lait A, et celle d’Anita qui devra contribuer par avance à mes frais de chauffage, à concurrence du nombre d’heures passées en mon logis. Elle m’a ri au nez, mais je ne crois pas au hasard : ce n’est pas sans raison qu’elle a abandonné son portefeuille sans surveillance sur mon guéridon.
Happé par un élan irrésistible de dégradation, j’ai ensuite convoqué mon stagiaire dans mon bureau. Comme ce bureau est aussi le sien, je lui ai demandé de sortir et de rentrer, car la solennité du moment aide les esprits simples à fixer durablement les événements dans leur mémoire.
La rémunération de mon stagiaire ne dépend malheureusement pas de mon bon vouloir. Il a donc fallu trouver une autre forme de dégradation, ce qui n’a pas été une mince affaire. Je me torturais les méninges en comparant les capsules vertes et brunes de notre nouvelle machine à café, lorsqu’il m’a offert la solution sur un plateau d’argent. Comme je lui reprochais la tiédeur du second café qu’il avait tardé à m’apporter, il m’a imprudemment rappelé, dans un accès de sotte révolte, qu’il attendait toujours son rapport intermédiaire de stage.
Un instant, son ingénuité m’a touché.
Il m’a fallu touiller trois fois et demie dans mon café pour reprendre mes esprits.
J’ai renoncé depuis longtemps à illuminer les synapses rassises de mon stagiaire, car il y a dans notre relation un je-ne-sais-quoi de potentiellement concurrentiel qui m’a toujours dissuadé de favoriser son émulation. Il m’a été facile de le convaincre de son entière responsabilité à cet égard : c’est une de ces natures peu assurées, qu’on peut faire vaciller au moindre avis négatif. Ensuite, tout a été question de logique. Comme il était incapable d’appliquer ce que je ne lui enseignais pas, il a très naturellement accepté de se contenter de tâches mineures, à la mesure de ses faibles capacités. J’insiste sur le fait qu’il s’épanouissait pleinement dans ses nouvelles fonctions, tandis que je le saupoudrais de compliments sur le zèle dont il faisait preuve en aspirant les claviers et en nous ravitaillant en sandwiches club.
Dans mon rapport intermédiaire de stage, j’ai donc longuement vanté son aptitude à ces tâches certes secondaires mais néanmoins vitales, tout en évoquant brièvement l’incapacité de ce jeune être pusillanime à assumer la fonction qui lui avait été impartie aux termes de son contrat de stage. J’ai veillé à obtenir son accord sur ce point crucial, tant il est essentiel à mes yeux que le dégradé accepte son sort sans arrière-pensée, sans quoi il risque de se laisser emporter par le vent pernicieux de l’indignation passagère dès qu’il a quitté le cadre référentiel d’autorité où toutes choses sont simples et claires.
Hélas, c’était sans compter la versatilité de la jeune génération.
Mon stagiaire s’est rebiffé. Il a même invoqué le harcèlement.
Quelqu’un, dans mon dos, a dû lui mettre en tête qu’il ne méritait pas sa dégradation. J’ai été contraint de le réhabiliter, pour éviter un esclandre.
Curieusement, j’ai ressenti une certaine joie à l’idée de lui accorder ma grâce. Dorénavant, mon stagiaire pourra assister à mon travail, à condition qu’il se taise. Je l’ai même autorisé à déplacer l’étagère qui faisait barrage entre mon bureau et le sien. Ce fut un moment très émouvant, ponctué par les signes avant-coureurs d’une lombalgie naissante. Depuis, il me regarde, éperdu de reconnaissance et, parfois, je ressens une bouffée de joie à l’idée que l’encre noble de mon savoir-faire déteigne sur la page vierge de son encéphale.
Décidément, la vie n’est qu’une somme d’expériences.
Je me réjouis de rehausser la note de mon neveu, de mon chat et d’Anita. J’imagine déjà leurs bonds de joie. Bien sûr, je m’effacerai, pour qu’ils s’attribuent tout le mérite de ce retour en grâce, au terme d’une petite cure d’austérité.
Qui suis-je pour les priver des saines joies de l’effort récompensé ?
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